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«Il faut repenser le paradigme de la prévention»

A 39 ans, Roberto Induni est devenu le nouveau directeur de l’Aide Suisse contre le Sida. Il s’explique sur les nouvelles orientations qu’il entend donner à l’organisation.

Roberto Induni vous êtes le nouveau directeur de l’Aide Suisse contre le Sida. Pourriez-vous nous dire qui vous êtes et quel a été votre parcours professionnel ?

J’ai 39 ans, j’ai une licence en Sciences Politiques de l’Université de Lausanne et un mastère en administration publique. J’ai travaillé comme journaliste pour la presse écrite pendant quelques années puis à la télévision. J’ai également été responsable pendant deux ans et demi du programme de prévention de l’ASS pour les hommes qui ont des rapports homosexuels. J’ai ensuite passé une année à l’Office Fédéral de la Santé Publique où j’ai occupé le poste de planificateur des questions sida en Suisse, avant de prendre la direction du service Presse et Communication de l’Université de Fribourg que j’ai géré pendant trois ans. Après ma formation, j’ai cherché à exercer une activité qui me permettait de relier des activités d’intérêt social et le  » management « , d’où ma candidature pour le poste à l’ASS.

On a récemment pu entendre un député genevois UDC interpeller le Conseil d’Etat sur la question des moyens juridiques existants pour pénaliser la transmission du VIH et surtout pour savoir si ces mesures étaient effectivement appliquées. Craignez-vous un durcissement des mesures prises à l’encontre des personnes séropositives qui contaminent leurs partenaires sexuels ?

Je ne suis pas historien mais je pense à l’Allemagne des années 20 où il existait, notamment à Berlin, une grande ouverture d’esprit et un vent de liberté sexuelle tout à fait comparable à aujourd’hui, avec ce qu’on peut appeler les premiers mouvements Queer. Peu après, dès 1933, les troupes nazies ont commencé leur chasse aux sorcières qui a largement affecté les homosexuels. Donc, toute proportion gardée, on ne peut jamais être certain qu’une période plus coercitive ne suive pas une période d’ouverture. Ceci dit, il me semble que nous disposons aujourd’hui de moyens, par le biais notamment de la Constitution, qui nous permettent de faire valoir certains de nos droits, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Depuis que le sida a fait son apparition, des personnes devenues séropositives ont régulièrement traîné leur partenaire devant les tribunaux. La loi, du reste, le leur permet dans certains cas. Il est vrai que la période actuelle se prête particulièrement à ce que cette criminalisation soit mise en évidence dans les médias et l’opinion publique en général. Une clarification devenait nécessaire. J’ai donc apprécié la définition que les acteurs ont donnée dans le dernier programme suisse de lutte contre le VIH/sida. Cette définition confortait la notion de responsabilité individuelle qui avait toujours été prônée. Particulièrement dans les situations où vous avez des relations sexuelles avec des personnes inconnues, il vous incombe de choisir votre stratégie et d’en prendre les responsabilités. La question est moins claire dans les cas de relations suivies, où on part du principe que le dialogue aurait dû clarifier la situation entre deux individus. En général, il semble clair que la position de l’ASS ne sera pas de condamner ou de culpabiliser les personnes qui vivent avec le VIH/sida et qui peuvent éprouver de grandes difficultés à partager cette information avec leur partenaire.

En Suède, la législation exige de toutes personnes séropositives d’annoncer son statut sérologique y compris avec des partenaires d’un soir et ce indépendamment que des mesures de prévention soient prises ou non lors du rapport. Ne craignez-vous pas que la politique suisse soit tentée d’évoluer dans cette direction à l’avenir ?

La Suède n’a jamais été très ouverte sur les questions liées au VIH/Sida et ce depuis le début. En la matière, ce pays n’est pas un modèle de vertu, si j’ose dire. Je ne suis pas certain que la Suisse se dirige dans cette direction pour la simple et bonne raison que la conception du travail de prévention et d’accompagnement repose sur d’autres concepts de départ, comme c’est le cas en Allemagne par exemple. La collaboration entre les partenaires gouvernementaux et non gouvernementaux a constitué – au moins dans les premières années – un modèle de travail plutôt moderne et qui a fait ses preuves. Sur cette base, un savoir-faire s’est construit et ce savoir-faire ne peut pas être effacé du jour au lendemain. Par ailleurs, en termes institutionnels, les pères fondateurs de l’ASS ont été ou sont gays et on ne peut faire abstraction de cela. Notre association existe depuis près de 20 ans et elle va continuer à défendre certains droits.

Certains séropositifs qui cherchent à avoir des rapports sexuels non protégés avec d’autres séropositifs témoignent de plus en plus souvent ne pas savoir comment interpréter le désir de certains partenaires de ne pas se protéger lors d’un rapport sexuel. Est-il également infecté ? Est-il inconscient des risques qu’il prend ? Dois-je me dévoiler pour le protéger au risque d’être rejeté ou que d’autres apprennent mon statut ? N’avez-vous pas l’impression que ces interrogations reflètent une certaine difficulté de la communauté gaie à parler du VIH/Sida ?

J’ai pu constater que dans le milieu, c’est devenu un tabou de parler de séropositivité, des questions liées au safer sexe et au sida d’ailleurs aussi. Et ça m’inquiète beaucoup. Nous avons été des  » enfants modèles  » au début, et aujourd’hui beaucoup d’entre nous en ont marre d’entendre constamment parler du sida, ce qui pose un problème aussi à ceux qui vivent avec. A côté de l’activité sexuelle proprement dite, le fait de ne pas vouloir parler du VIH/sida en général me paraît dangereux dans le sens où s’il devient un problème  » annexe « , c’est un signe de l’échec de stratégie de  » normalisation « . Mon interprétation est que le VIH/Sida est également une maladie du lien, qui met en lumière un certain nombre de problèmes souvent difficiles à thématiser, ce au-delà du fait d’être séropositif ou non.

Que pensez-vous de l’augmentation récente des tests positifs chez les gays en Suisse ? Faisons-nous face à un échec de la prévention auprès de ce groupe ?

A mon sens, les explications à cette tendance épidémiologique, que l’on peut constater dans d’autres pays comme les Etats-Unis, la Grande Bretagne ou la France, ne s’expliquent pas par un ratage de la prévention, ce qui ne devrait d’ailleurs pas nous empêcher d’examiner nos activités de manière critique. Pour ma part, j’interprète cette hausse des nouvelles infections comme le signal que le paradigme de la prévention, basé sur une information des moyens de se protéger, a montré ses limites. En effet, qu’il s’agisse de campagnes ou de brochures, on part du principe que si l’on vous donne la connaissance des règles du Safer Sex, vous allez les appliquer. Je ne crois pas que cela se passe de cette manière. Les études menées en Suisse démontrent très clairement que la plupart des gays connaissent les règles du sexe à moindres risques. La plupart d’entre eux continuent de craindre cette maladie et affirment que selon eux les autres se protègent moins. Cela prouve à mon sens que le théorème selon lequel il suffirait que les gens connaissent les règles pour qu’ils les appliquent est faux. Je crois que lorsque les gens sont amoureux ou simplement excités, ils structurent leur comportement en étant capables de faire abstraction de leurs connaissances des risques. Il s’agit donc, en plus de poursuivre dans la voie de l’information, de trouver de nouvelles façons de motiver les gens. Une campagne d’affichage dans un sauna ne suffit donc pas, il faut développer d’autres moyens de communication.

S’il n’y a pas eu de ratage dans la politique de prévention par le passé alors qu’est ce qui rend ce nouveau paradigme dont vous parlez nécessaire maintenant ?

Je pense que c’est la disparition de la peur. A l’époque l’information complétait avantageusement la peur. Aujourd’hui, l’information côtoie le fait que beaucoup ne veulent plus voir les choses en face, c’est-à-dire que deux personnes par semaine meurent encore des suites du sida en Suisse. Je rejoins ce que j’ai dit tout à l’heure : le fait que pour beaucoup de gays, parler de cette maladie soit devenu un tabou. Cela doit nous inciter à une analyse critique de ce que nous avons fait, de fouiller, d’essayer de comprendre pourquoi les gens ont plus de peine à se protéger que par le passé. Il y a un travail d’enquête à faire. Nous avons déjà commencé, mais cela nécessite un travail approfondi !

Certains acteurs de prévention pensent que le discours du tout capote est inefficace et qu’ils faut tenir des discours alternatifs à l’attention des personnes qui bien qu’informées n’utilisent pas les mesures de protection appropriées. On a pu voir certaines associations diffuser des messages comme :  » si tu baises sans capotes retire-toi avant de jouir  » ou encore « sans capotes plus il y a de partenaires plus il y a de risques « . Que vous inspire ce type de messages ?

J’éprouve à cet égard de la méfiance. Par exemple, l’affirmation :  » moins vous avez de partenaires, moins il y a de risques  » est peut-être justifiée en termes statistiques, mais elle est fausse en termes épidémiologiques : lorsque 10 à 12 % d’une population vit avec le virus, le risque de contracter le virus est élevé dès le premier contact. Par ailleurs, jusqu’à nouvel avis, le fait de se retirer avant de jouir n’offre pas une assurance aussi grande que le fait d’utiliser une capote. Ces arguments, qui trouvent d’ailleurs souvent leur base dans l’interprétation de certaines statistiques, ne constituent pas à mon sens des messages de prévention. Pour l’instant, une seule situation me semble appeler cette discussion : celle vécue par le couple sérodiscordant qui doit trouver une stratégie qui lui est propre en matière de relations sexuelles. A l’inverse, le médium de l’affichage me semble contre-indiqué puisqu’il susciterait un risque élevé de confusion avec les règles classiques du safer sexe, prônées par le même canal. En l’occurrence, n’importe quel annonceur vous dira que plus le message est simple, et identique au fil du temps, plus il a des chances de passer.

D’accord pour les messages écrits, mais il y existe aujourd’hui des microbicides qui sont en phase trois des essais cliniques et qui semblent montrer un certain niveau de protection (on parle de 40 à 60 %). Ne serait-il pas envisageable d’utiliser ces microbicides de manière très ciblée pour tenter de fournir une certaine protection à ceux qui de toute manière ne veulent pas utiliser de capotes ?

Pour tout ce qui concerne des alternatives chimiques au préservatif, je n’ai pas à ce jour trouvé dans la littérature de preuves tangibles, sauf peut-être en laboratoire. Les choses sont un peu plus compliquées in vivo et je ne suis pas certain que l’application d’un microbicide soit moins difficile que le port d’une capote. De manière générale, toute solution issue des techniques médicales doit être testée. Elle génère pour un temps parfois assez long des discussions d’ordre scientifique dont les conclusions doivent donner des résultats aussi fiables que possibles avant que nous en fassions la promotion.

Tester un microbicide dans la vraie vie en dehors d’un laboratoire n’est finalement pas très différent de ce qui se fait déjà avec les vaccins anti-VIH. Dans quelle mesure l’ASS serait-elle disposée à collaborer à des protocoles de recherche qui ciblerait spécifiquement des gens qui ont décidé que le préservatif n’est pas une option pour eux ?

Même si, comme nous tous, j’attends avec impatience les progrès en la matière, je pense que la mission fondamentale de l’ASS n’est pas de collaborer avec les milieux médicaux pour trouver un vaccin, un microbicide ou dieu sait quelle substance géniale. Pour des raisons éthiques en particulier, l’interface entre la pharma et la prévention doit toujours faire l’objet d’une très grande attention. Notre mission fondamentale est d’abord constituée par les formes classiques de la prévention et de l’accompagnement, de même que la lutte contre les discriminations. Par ailleurs, notre travail quotidien doit aussi pouvoir profiter de la recherche en sciences sociales.

Il y a déjà deux ans environ l’ASS a pris la décision d’élargir son champ d’action à la santé sexuelle en générale et plus au seul VIH/Sida. Où en êtes vous dans cette redéfinition des tâches ?

Dans un premier temps l’ASS a complété sa documentation et son matériel d’information pour aborder la question des autres infections sexuellement transmissibles. Dans un deuxième temps elle a débuté une collaboration très fructueuse avec l’association suisse de planning familial, qui s’occupe avec l’ASS de coordonner l’éducation sexuelle dans les écoles. Je salue ce rapprochement notamment parce qu’il me semble que l’école est le premier cadre ou devrait figurer la question des homosexualités. Les écoliers et les écolières doivent être en mesure de débattre de ce thème dès qu’ils en éprouvent le besoin, voire trouver rapidement les premières personnes ressources. Pour ce qui est d’aborder des questions comme les infections sexuellement transmissibles dans les rapports sexuels entre femmes ou le transgendrisme, l’ASS va probablement clarifier sa stratégie dans les prochaines années. Le fait de passer d’un paradigme de prévention à un paradigme plus holistique de santé sexuelle nécessite du temps. L’ASS n’a guère que 20 ans, et dans ce laps de temps elle a réussi à naître, à grandir et à devenir relativement adulte. Je trouve que c’est déjà pas mal pour une organisation. D’autres organismes ont pris beaucoup plus de temps. La santé sexuelle est un nouveau terrain d’action, passionnant du reste. Mais j’étais il y a peu à Lugano pour assister au congrès pour la promotion de la santé et j’ai pu constater qu’il y avait encore du pain sur la planche. Certains projets d’ailleurs sont discuté au niveau parlementaire, il y a des essais pour ouvrir de nouveaux champs d’activité et de collaboration.

Récemment l’OFSP a pris la décision de fermer le centre de documentation Sida Info Doc. Que pensez-vous de la disparition de ce service d’information ?

La question de la fermeture de Sida Info Doc est le résultat de discussions qui ont été menées depuis longtemps. Il y a quelques années, il était déjà question revoir les formes d’organisation et de structures de Sida Info Doc et de l’ASS. Après une certaine période de latence, l’OFSP a pris la décision de ne plus financer Sida Info Doc et de faire en sorte que les tâches soient réparties entre office et ASS qui dispose d’un certain savoir-faire en matière de logistique. A mon avis la décision de répartir les tâches en fonction des compétences respectives de l’ASS et de l’OFSP est une solution raisonnable même si elle nous rend tristes du fait de la disparition de Sida Info Doc.

En tant que nouveau directeur de l’ASS, quels sont les défis que vous aimeriez relever ou que vous voyez se poser à vous dans un proche avenir ?

Je pense que la question de la santé sexuelle représente un défi à différents niveaux. D’abord au niveau de la structure de l’ASS et son organisation parce qu’elle collabore avec des antennes cantonales. Il s’agit de faire profiter le réseau de l’avancement des travaux. Un autre défi est constitué par l’augmentation des nouvelles infections dans des groupes tels que celui des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes ou les migrants. Mais il faut faire attention. En effet, nous ne pouvons mettre tous nos œufs dans le même panier, et nous ne pouvons nous permettre d’abandonner la prévention là où les nouvelles infections ont baissé. Un autre défi très actuel est lié aux ressources financières. Je pense qu’avec la nouvelle tendance politique en Suisse, les contributions publiques vont baisser. Nous devrons agir, soit au niveau des flux de financement, soit au niveau des prestations. Nous sommes dans une situation particulièrement délicate.