Menaces sur les lieux d’aisance

1er déc. 2003

Elément majeur du patrimoine culturel gay, les WC publics font l’objet, depuis une dizaine d’années, de pressions toujours plus inventives et sournoises. Coups de filets, interpellations systématiques, clôtures inopinées et arbitraires, réaménagements sordides… Ce faisant, elles menacent jusqu’à l’existence même du service sanitaire public. Quelques mots sur la mort imminente de la tasse démocratique, en guise de faire-part.

Entre le moment choisi qui l’a vu naître et la période trouble que nous vivons, de l’édicule pavillonnaire à la sanisette contemporaine, le WC public a connu nombre de variantes plus ou moins assumées et heureuses.

L’élégance et la fierté des premiers «lieux d’aisance», de 1850 à 1920 environ, évoquent ce certain positivisme qui ménage une place de choix aux symboles du progrès social; campés à l’angle des avenues, aux seuils des promenades, ils occupent les endroits stratégiques de la carte urbaine dans une ostentation digne des monuments les plus prestigieux et se manifestent loin à la ronde, non sans fierté. Pittoresques à souhait, les quelques édicules paysagers qui gratifient encore nos parcs et nos carrefours de leur secourable attention renvoient au volontarisme du service public de l’époque, où le bien commun qu’est l’hygiène urbaine comprend sa nécessité et en assume la publicité. Il s’agissait avant tout d’inviter les gens à ne plus se soulager dans la rue.

Besoin vital
Progressivement, la généralisation des sanitaires privés et la croissance d’une certaine pudibonderie aidant, ce programme nécessaire à la santé des populations urbaines va perdre ses volontés spectaculaires et se développer dans les marges de l’espace public, tour à tour enfoui sous terre ou logé dans la profondeur d’un mur. Eu égard aux qualités signalétiques certaines de leur première architecture, les WC publics vont gagner en discrétion à mesure que leur emploi se généralisera et se fera plus moral; ils sont acquis à la ville.
C’est réciproquement à cette discrétion que se développera le détournement de fonction si jouissif qui caractérise les tasses queer et leur prêtera un sens «sanitaire» pour ainsi dire élargi: on y peut draguer, enfin, et à l’occasion y soulager un besoin non moins vital que l’écoulement urinaire ou fécal et autrement plus noble que le fait de pisser sur un sticker en forme de mouche ou de poser une crotte dans un vague trou. Pour une grande partie du vivier mâle urbain, le WC public relève d’un progrès social encore plus significatif et nécessaire que l’accès à un simple égout couvert: la tasse publique donne vie à une sexualité légalement poursuivie et constitue un alibi en or pour le quidam désireux de pousser la curiosité un peu plus loin que la couche à bobonne. On s’y offre des sortes de vacances, à la faveur d’une queue ou d’une seringue: le «lieu d’aisance», acquis une seconde fois à la qualité de vie, entretient une fonction «sanitaire» plurielle dans le cadre urbain et sert d’interface entre les différents groupes sociaux et leurs orientations respectives, sans stigmatisation.

Le WC public, accessible aux différences de chacun, représente non seulement une victoire culturelle double et attentive aux minorités, elle est également nécessaire à la santé d’une société à prétentions démocratiques. Il serait légitime de croire qu’avec la décriminalisation des sexualités déviantes les autorités adoptent une attitude moins répressive face aux éventuels «agissements interlopes» dont certains WC publics justifient naturellement le besoin. Loin de relâcher la pression, elles accentuent au contraire le sentiment du tort marginal en multipliant les interventions policières à tout va, en redoublant d’assiduité et en encourageant la délation. Plus sournoisement encore, depuis une dizaine d’années, le WC public fait l’objet d’une hostilité améliorée à l’égard des minorités qui les fréquentent, symétriquement et proportionnellement opposée à la prétendue permissivité des législations occidentales en matière de sexe. La troisième ère architecturale du WC public, aussi accueillant et conciliant ait-il pu tenter d’être au XXe siècle, est profondément hostile aux comportements marginaux et constitue une régression consternante en termes sociaux. Le «lieu d’aisance» moderne se commet confidentiellement entre les bennes à ordures et les locaux techniques, ne dispose d’aucune signalétique évidente, tient du bloc opératoire ou de la table de dissection, quand il ne cherche pas à provoquer la nausée (Place Bel-Air à Lausanne). Les WC publics des gares de Genève et de Lausanne, interfaces territoriales à haut rendement de plaisir, ont laissé leur place à McClean. Les haut lieux de drague que sont Monnard, St-Gervais, St-François ferment leurs portes régulièrement pour des raisons toujours plus obscures, et ce miracle de joie qu’avait été le Mont-Blanc n’est plus. A la Place du Molard ou au Flon, la lumière vampirique et parfaitement inutile du néon anti-piqûre jette un froid.

Evacuation morale
L’architecture du WC public moderne, tout en inox et en craintes, se crispe autour de sa seule fonction d’égout et cherche manifestement à se débarrasser des agissements auxquels il peut offrir asile. Les prétendues velléités sécuritaires qui voudraient justifier l’aspect sordide, pervers ou menaçant des «lieux d’aisance» contemporains s’en prennent en somme aux histoires marginales qui habitent ces mêmes lieux et qu’une forme caractérisée de diktat moral souhaite voir disparaître. L’agressivité propre à l’architecture du nouveau WC public et le sentiment d’insécurité qu’elle provoque connotent de façon désastreuse et rétrograde les quelques tentatives qu’elle a le regret de permettre encore; ils criminalisent certaines orientations sexuelles ou la consommation de drogues au lieu de les y accueillir mieux.

Le jour où le WC public n’aura jamais été qu’un mauvais souvenir, les crottes où nous marcherons partout ne nous porteront plus chance.

À lire également