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Objets de désir

Leurs odeurs et leurs coupes, ce qu’ils évoquent et ce qu’ils cachent ont été des portes d’entrées, des débuts parfois inconscients, parfois capitaux d’un désir balbutiant. Et vous, votre objet, c’est lequel?

«Les approches de la puberté commençaient à me fouetter le sang. Le port sous le bras de la serviette n’étant pas recommandé pour la colonne vertébrale, l’on m’envoyait au lycée sac au dos. Pour rendre plus lourd ce sac – d’un beau cuir, noir, odorant et luisant – je le bourrai un jour de tous les livres scolaires, de tous les cahiers et accessoires qui me tombèrent sous la main. Ainsi harnaché, je gravis péniblement la rue Saint-Jacques, pour aller en classe, ahanant et ployant sous ce terrible fardeau. L’odeur animale du cuir, les courroies s’enfonçant dans mes aisselles, la pression de cette charge sur les reins provoquèrent une érection dont je n’étais pas sûr qu’elle demeurât inaperçue de mon sarcastique camarade André Sicard […]. J’en dus rougir jusqu’aux oreilles.»
 
Nous sommes en 1917, et Daniel Guérin nous décrit le trouble provoqué par la matière et le poids de son sac à dos. Tout au long de son Autobiographie de jeunesse, Guérin, l’un des pères du mouvement de libération homosexuelle en France, parsème son récit d’anecdotes liant cuir et excitation. En postface de son ouvrage, il consacre même à ce fétiche un bref chapitre qu’il nomme «cuiromanie». Dans celui-ci, l’auteur détaille des jeux innocents durant lesquels le jeune Guérin troque son identité pour celle du facteur, revêt un képi et une sacoche en cuir qui déclenche chez lui un trouble, mélange de passion pour le jeu et d’excitation pour l’objet et sa matière.
 
Sans vouloir tracer d’une ligne trop droite et directe un lien entre jeu d’enfance et désirs peuplant la sexualité adulte, arrêtons-nous un instant sur les objets ayant suscité pour la première fois le trouble, l’émoi. Le sujet est difficile, il peut être mal interprété.

Premièrement, il parle de sexualité et d’enfance, ce qui n’est jamais évident. Mais il ne parle pas de sexualité imposée sur l’enfance. Il raconte une enfance qui devine à peine que certains objets ont la capacité d’égratigner, de révéler une dimension jusqu’alors inconnue. Ces objets sont les débuts parfois inconscients, parfois capitaux de la sédimentation d’un désir balbutiant qui se développe tout au long de la vie. Ils sont ce sur quoi, ce à partir de quoi le désir débute sa construction.

Le deuxième écueil quant à lui est évité lorsqu’on parle d’objets qui font émerger du désir, mais qui ne sont pas destinés à ceci. Le sac à dos de Guérin n’est pas un harnais acheté dans un sex shop, c’est un sac à dos que son propriétaire élève à une nouvelle dimension. Ainsi, nous ne parlons pas d’objets destinés dans leur usage premier à créer ou explorer le plaisir et qui seraient malencontreusement rencontrés dans l’enfance, non. Les objets dont nous parlons aujourd’hui sont explorés en dehors de leur cadre premier. Pour certain·e·x·s, ils font émerger parfois pour la première fois cette sensation de honte et de différence qui accompagne bien souvent nos sexualités queer. Malgré ceci, et comme une lame de fond, ces objets révèlent quelque chose à celles et ceux qui les rencontrent, à travers leurs yeux ébahis, surpris et innocents, et c’est là toute leur beauté.
 
Mon objet à moi, c’est un emballage de slip hommes. J’accompagne ma mère dans un magasin de vêtements à Payerne, et je tombe nez à nez avec un étalage interminable de slips, boxers, caleçons, pantalons de pyjamas et autres débardeurs dont les qualités de coupe, de couture et de matière sont savamment mises en valeur par le mannequin à la plastique avantageuse qui orne la face de chacune de ces boîtes en plastique. Sur un papier mat sont imprimés en couleur les épaules larges d’un homme dont le visage nous reste inconnu. On y voit ses pectoraux ronds, ses avant-bras puissants, ses abdominaux dessinés, et le slip vendu parfaitement rempli me trouble, fait frémir quelque chose qui m’est alors complètement inconnu et se situe quelque part entre mon ventre, mon plexus, mon cœur et ma tête. Je reste ébahi devant ces impressions si parfaites, tiraillé entre mon envie de les regarder pendant des heures et la honte déjà présente de savoir que je ne suis pas censé avoir envie de les regarder pendant des heures, que je ne suis pas censé vouloir regarder ces photos de cette manière-là. Je quitte le rayon et y reviens, le quitte à nouveau, le traverse, essaye de passer de manière nonchalante devant ces images, surveillant avec soin que ma mère ne m’y surprenne pas. Ma mère m’appelle, on quitte le magasin, on quitte Payerne, on rentre dans le village où ma famille vit, il n’y a pas de jolies images comme ceci à la maison.
 
Et vous, votre objet, c’est lequel?
 

Le peignoir

Jérémie, 24 ans (homme cis, gay)
J’avais reçu un pyjama qui était accompagné d’un peignoir rouge, assez court qui m’arrivait juste en dessous des fesses. C’est ce peignoir qui a éveillé mon désir pour la première fois. Le jeu du peignoir, avec ce que ça montre, ce que ça cache, ce que ça suggère, les mouvements du corps qui font bouger le tissu en exposant des parties et en en cachant d’autres, la sensation légère du textile sur la peau nue, je trouvais ça terriblement érotique.
 

Mille et une nuits

Samia, 30 ans (femme cis, bisexuelle)
Je ne saurais plus dire exactement ce qui provoquait cette étrange sensation lorsque je lisais ces petits livres illustrés, mais je crois que c’était surtout ce qui émanait des histoires: le désir, l’interdiction, la magie, le jeu, l’envoûtement. J’adorais le fait que Shéhérazade arrive à subjuguer un prince juste en lui contant des histoires, j’imaginais ressentir le pouvoir qu’elle pouvait avoir… Je crois également que j’avais déjà une curiosité pour les orgies à l’époque, il me semble que j’imaginais des harems d’hommes et de femmes dans ces histoires aussi!
 

Action Man

Yoan, 33 ans (homme cis, gay)
Pour moi, sans hésiter, les figurines Action Man. Je les demandais à mes parents sous prétexte de vouloir faire «comme tous les autres garçons», mais je les déshabillais en secret, dans ma chambre. Certains étaient même amoureux et se faisaient des bisous sur le zizi.
 

Le magazine

Amir, 28 ans (homme cis, gay)
Cette fille que je n’aimais pas du tout était venue passer quelques jours à la maison avec sa mère. Elle était absolument antipathique, mais elle avait laissé ce magazine. Dessus, il y avait un mec tatoué et torse nu, et ça m’a beaucoup excité. Et tout ceci a coïncidé avec le fait que je trouvais B. du village d’à côté extrêmement beau avec sa grosse pomme d’Adam. C’était terrible.
 

Vignettes Panini

Federico, 43 ans (homme cis, gay)
Moi ça m’a réveillé toute mon adolescence, même avant mon adolescence. Je m’en fichais de savoir pour quelle équipe ils jouaient, s’ils étaient défenseurs, attaquants. Je voyais juste ces hommes en photo. C’est un des moments où je me suis dit: «T’es pas comme les autres.»

La chemise entrouverte

Alexandre, 49 ans (homme cis, gay)
Accrochée au mur de leur chambre à coucher, la photo de mariage des amis de mes parents me troublait à tel point que je m’éclipsais régulièrement des jeux d’enfants pour aller la contempler. Je les trouvais sublimes, tous les deux. Leur bonheur radieux était sexy. C’était la fin des années 70, le mood général était relax. Mais ce qui me troublait le plus, c’était la naissance des poils sur le torse et les pectoraux bien dessinés du mec sous sa chemise blanche entrouverte. Mon désir pour la pilosité virile ne m’a jamais quitté depuis. 

Piercing au nombril

Léon
Les années 2010s avaient la terrible mode des piercings aux nombrils. Ils étaient partout, Britney, Shy’m, Beyoncé… J’ai commencé à les remarquer de plus en plus, jusqu’à leur vouer un culte. Je n’arrêtais pas d’imaginer les frôler et laisser ma main glisser… Il faut croire que ce n’était pas si terrible comme mode.

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22 oct. 2021   Thèmes: Étiquettes : ,

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