Des «Prides» catho à l’assaut de la ville

Depuis quelques temps, «Family Pride» et autres «Life Parades» tentent d’accommoder la symbolique des Gay Prides à la sauce chrétienne, tendance fondamentaliste. Mais que se cache-t-il derrière cette nouvelle mise en scène des «valeurs familiales»?

«Vous êtes l’avant-garde! Cette avant-garde qui précède la reconquête! Vous êtes presque aussi nombreux qu’il n’y avait de participants à la première Gay Pride [de Bruxelles…] Je parle ici de véritables chiffres, pas de la propagande qu’on nous sert pour banaliser le phénomène homosexuel avec la complicité des médias!» se félicitait l’organisateur de la première European Family Pride, l’une des manifestations qui se sont multipliées à travers l’Europe et l’Amérique latine ces dernières années. Avec des succès divers, de quelques centaines de fondamentalistes à Bruxelles, à un million de participants à São Paulo en juin dernier, lors d’une gigantesque «Marche pour Jésus» organisée par les Eglises évangéliques trois jours avant la plus grande Gay Pride du monde.

Chez les catholiques, le phénomène des processions est tout sauf nouveau – sauf que les chars et DJ techno qui accompagnaient la «Life Parade» de Paris en mars dernier, par exemple, ne faisaient décidément pas très Fête-Dieu… Sans parler des affiches et stickers obligeamment distribués aux dizaines de Marie-Chantal en délire qui constituaient l’essentiel des troupes de cette parade parisienne contre l’homoparentalité. Pour l’ambiance, il ne manquait guère que le soleil et quelques drag queens pour en faire une Gay Pride provinciale tout à fait convenable.

Ré-évangélisation
Procession techno ou pride catho, la forme prise par ces manifestations signe une nouvelle stratégie de l’Eglise. Rédacteur en chef de la revue française Golias et observateur critique du catholicisme, Christian Terras, explique: «Il s’agit d’évangéliser en inversant ce que proposent les gays et lesbiennes. On a un déplacement festif, mais qu’ils ont décidé de moraliser et de catholiciser. L’enjeu, c’est de ré-évangéliser le tissu urbain.»

Surenchérissant sur les chiffres d’affluence, les organisateurs des marches chrétiennes ont, en outre, l’ambition de se mesurer avec les Gay Prides et autre Love Parades sur leur propre terrain.

Mais ce n’est sans doute pas tout. Commentant le «Family Day» qui a mobilisé les associations chrétiennes et l’opposition de droite contre le projet de pacs italien le 12 mai dernier à Rome, le professeur d’éthique à l’Uni de Lausanne Alberto Bondolfi observe que cette démonstration de force masque une blessure. «Autrefois, le monopole de l’Eglise dans les questions morales était intact. Aujourd’hui, la concurrence est là, avec des médias et élites qui adoptent une position de mise en dérision de l’Eglise. Cette perte de respectabilité est très mal ressentie.»

Dans ces conditions, l’activisme chrétien va bien au-delà de la réaction face aux revendications homosexuelles. C’est la position de l’Eglise dans la société qui est en jeu. «Il y a eu une diminution de la mainmise des institutions ecclésiastiques sur la vie quotidienne des populations, poursuit Alberto Bondolfi, qui fait que la hiérarchie catholique, tout comme les leaders évangéliques, ont besoin de visibilité. Pas pour se faire admirer, mais pour être aptes à ‘se compter.’»

«Parades de la vie» contre «culture de la mort»
Pour Christian Terras, ces «Catho Prides» participent d’une «bagarre contre la ‘culture de la mort’, selon les termes mêmes de Jean-Paul II», entamée au début des années 90. C’est alors que les questions de morale sexuelle ont pris l’ascendant sur toute autre préoccupation de l’Eglise, sous l’influence de mouvances telles que l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ ou le renouveau charismatique. «Ils prônent un catholicisme qui s’affiche dans la société, un catholicisme ‘de certitude’ – aux dépens d’un catholicisme d’ouverture, de dialogue et de remise en question, aux dépens aussi de l’accompagnement des plus faibles et des plus pauvres qui se retrouve réduit à la portion congrue. Car ce qui compte maintenant, c’est l’affichage de convictions sociétales qui font qu’en dehors de l’Eglise catholique, il n’y a pas de salut.»

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