Les Pâquis, Genève © Olivier Vogelsang

Stratégies de survie

La légalité de la prostitution est menacée par une pétition d’un organisme féministe zurichois. Une démarche dont les associations qui œuvrent aux côtés des travailleuses et travailleurs du sexe soulignent les dangers.

La prostitution est dit-on le plus vieux métier du monde. Le plus vieux peut-être, l’un des métiers qui suscite un grand nombre de mythes et de fantasmes pour sûr. La prostitution en Suisse est en tout cas de retour dans les préoccupations politiques. La campagne «Stop à la prostitution. Pour une Suisse sans clients» a été lancée il y a quelques temps par les féministes de la Frauenzentrale de Zurich.

Les associations de défense des travailleurs et des travailleuses du sexe se mobilisent aujourd’hui pour souligner certains non sens dans la volonté de pénaliser le client. Rappelons qu’en Suisse la prostitution est légale et que la stratégie portée par la campagne zurichoise nous est tout droit venue des pays nordiques. Pour l’association genevoise de défense des prostituées Aspasie: «La criminalisation du client est alimentée par un discours féministe radical qui dépeint la prostitution comme une forme institutionnalisée de violences sexuelles contre les femmes. Selon ce discours, la prostitution ne peut jamais être un libre choix parce que les femmes sont par définition des victimes des circonstances ou de la domination mâle structurelle. La criminalisation du client a été adoptée en Suède et maintenant également en Norvège, en Finlande et en Islande.»

Oui mais voilà, la prostitution n’est pas que l’apanage des femmes. Le film de Camille Vidal-Naquet Sauvage est là pour nous le rappeler. «A Genève, les travailleuses et les travailleurs du sexe représentent environ 1’300 personnes (moyenne annuelle du nombre de personnes qui s’enregistrent à Brigade contre la traite et la prostitution illicite). Sur ce nombre, environ 4 à 5% sont des hommes ou des personnes trans*. Il faut noter que le nombre tend à baisser ces dernières années», selon Isabelle Boillat, co-coordinatrice de l’association.

Un communauté déjà précaire
La criminalisation du client et par extension de la prostitution pose problème à plusieurs égards. Nous pouvons prendre l’exemple simple de l’impact de la criminalisation de la mendicité à Genève. «Même s’il est difficile de l’évaluer, nous avons le sentiment que cette modification législative a eu pour effet de créer un report de la mendicité sur la prostitution au sein de la communauté Rom, principale communauté active dans la prostitution masculine de rue,» affirme David Corte Real responsable male sex work (MSW) et des actions internet.

Lorsque l’on parle de prostitution impliquant des hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH), il faut en outre faire face à un cadre particulièrement hétéronormé. D’autant plus dans des communautés précaires et hiérarchisées telles que la communauté rom. Déjà mis à la marge de la société, en observant le type de prostitution menée par les hommes issus de cette diaspora, on se rend compte qu’il s’agit de stratégie de survie plus que d’autre chose. La prostitution peut prendre dans ce cadre la forme d’un échange de service. «La prostitution se fait dans ce cadre aussi à l’abri des regards de la communauté même si tout le monde sait qu’elle se pratique; même si des couples hommes-femmes offrent leurs services chacun de leur côté,» souligne David Corte Real. Dans un cadre légal autorisant la prostitution, il est déjà difficile d’apporter des réponses adéquates à cette réalité. Pour David Corte-Real, «en termes sanitaires, il est déjà extrêmement compliqué d’accéder à cette population. Si Aspasie propose des dépistages du VIH et de la syphillis, en partenariat avec Checkpoint et le service de dermatologie des HUG, en réalité les prostitués roms viennent surtout consulter lorsqu’il y a déjà un problème.»

Si la prostitution est légale en Suisse, elle n’en reste pas moins un phénomène difficile à encadrer. Preuve en est, en se déclarant aux autorités compétentes, une travailleuse ou un travailleur du sexe européen·n·e peut se voir attribuer un permis de travail de 90 jours. Dans le cas précis de la prostitution rom ce type de démarche est rarement activé. Par ailleurs, un autre type de prostitution masculine échappe aux objectifs voulus par le législateur. Les offres de services sexuels sur les réseaux sociaux en sont un bon exemple.

Les objectifs poursuivis par la campagne «Stop à la prostitution. Pour une Suisse sans clients» sont sans doutes louables. Mais ils s’avèrent à la marge de la réalité de terrain. Pour l’heure, le Conseil fédéral semble arriver au même constat. Un rapport remis sur la question en 2015 par la ministre en charge du département de justice et police, Simonetta Sommaruga, a réaffirmé que le gouvernement helvétique ne souhaitait pas aller dans le sens d’un prohibition de la prostitution. Reste à voir si le pragmatisme suisse sur ce type de question s’affirmera une fois encore.

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