L’Ajoie d’être gay

Hubert Choffat se présente comme «baron et gay ermite». Faux illuminé, mais vrai philosophe, il incarne une homosexualité exubérante et chaleureuse dans son Ajoie natale.

Aucune peine pour le trouver: tout le canton connaît cette maison sise au milieu d’une jungle d’arbres, et peuplée de statues de saints, d’apollons et de 2400 effigies de chouettes. Le Baron nous accueille dans son ermitage de Cœuve (JU), à deux pas de Porrentruy. Il s’émerveille: «Les gens sont d’une gen-til-lesse! Ils disent toujours de moi: “c’est le plus gentil du village… Mais il est un peu spécial.” C’est que Hubert Choffat est une figure de sa communauté ajoulote. A la messe ou à l’épicerie, on le rencontre vêtu d’une étrange robe noire, mi-ecclésiastique, mi-sorcière. «On me dit bonjour mon père, ou bien on se fout de ma gueule, mais en fait, ce qui s’installe entre les gens et moi, c’est de la connivence.» Ainsi, le Baron complote avec la marchande de journaux à qui il fait commander Têtu et 360°. «Je l’ai prévenue: s’il y en a qui viennent les acheter, il faut m’avertir!»

L’Ordre des Trappettes de Cœuve
Autrefois employé de banque, le Baron travaille à présent dans un EMS. Auprès de «ses grand-mères», il tient une place à part. Il raconte qu’une femme âgée qui refusait d’être soignée par un homme avait accepté ses soins avec un naturel et une tendresse désarmants, en s’exclamant: «Mais vous, vous n’êtes pas un homme!» Il y a plus de 30 ans que le Baron vit son orientation sexuelle au grand jour. «Je ne pouvais plus décemment raconter que mes fiancées étaient toutes mortes de leucémie.» Depuis, il s’est formé autour de lui un ordre monastique loufoque et bon vivant: «l’Ordre des Trappettes de Cœuve». Nous y rencontrons Frère Ali et Frère Michel, qui évoquent la grande époque de la drague dans les «Fornifications» de Belfort, toute proche. «Oh, Seigneur, Vauban avait bien fait les choses!», soupire le Baron.
Si Hubert accepte de parler d’exclusion, il le fait avec pudeur. On comprend alors que sa condition d’ermite tient autant à son âge qu’à une vilaine maladie de peau: des handicaps insurmontables dans un milieu gay où «il n’y a que les beaux et les jeunes qui s’en sortent». Le Baron en tire sa propre morale: «vivre honnêtement, jouir de la fraternité plutôt que de passer son temps à se sauter dessus… et quand même, être amoureux à en crever une fois dans sa vie. Etre homo, c’est le privilège de ne pas savoir ce qui va se passer ce soir – alors que tant d’autres ont leur vie réglée». Ce soir, justement, le Baron descend à Delémont distribuer des capotes. Un arrosoir à son bras en guise de sac à main, il nous lance un «Conservez-vous joyeuses!» tout en s’éloignant.

Juragai a pignon sur rue
Quittant une cave insalubre, l’association Juragai vient de prendre ses quartiers dans un local spacieux et lumineux en plein centre de Delémont. «Une super occas’ financée grâce à une petite aide cantonale», explique le secrétaire du groupe, Régis Froidevaux. Un beau cadeau pour les cinq ans de ce groupe de 70 hommes et femmes venus de tout l’arc jurassien. «C’est paradoxal, on n’a jamais eu autant de membres cotisants, mais les habitués restent un peu les mêmes…» Pourtant, la salle était comble pour l’inauguration du 6 novembre dernier, démontrant que le nouveau local ouvre de belles perspectives d’activités et de visibilité. A commencer par la campagne pour le partenariat enregistré, avec l’objectif «d’obtenir dans le Jura le meilleur résultat de Suisse».