Sexualités Addictions

Amoureux du produit: des chemsexeurs romands racontent

18 nov. 2020

© Victor de Castro

De partouzes en illusions synthétiques, de solitude en dépendances, les plaisirs du chemsex peuvent induire de nombreux dangers. Face à ces pratiques, décuplées à l’ère des apps, s’esquisse une réponse communautaire.

«J’enfilais mon jockstrap rouge, ma casquette rouge, mes chaussettes rouges. C’est ce qui me rendait le plus dingue. J’allumais mon ordinateur. Je me faisais mon rail de 3M, et là, j’entrais dans mon petit théâtre sexuel. Ma petite scène d’exhibition. Je me sentais maître du sort de mon corps, un peu comme un superhéros.» Armand, la quarantaine, tombe amoureux en 2015. Pas du partenaire avec qui il s’initie au chemsex pendant un an, mais de la 3MMC, drogue de synthèse de la famille des cathinones, puissamment addictive et facile à obtenir sur internet. «Elle reliait nos désinhibitions.» Les fins de semaine d’Armand sont des marathons sexuels de quarante-huit à septante-deux heures. Puis c’est l’histoire de lundis devenus insoutenables.

Chimie sexuelle

«Chemsex», un raccourci pour «chemical + sexe». Une étude sociologique de l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT) fait remonter à une dizaine d’années le renouvellement des usages sexualisés de substances psychoactives parmi les HSH. Cette consommation de drogues de synthèse, dont la 3MMC, le GHB ou la «Tina» (méthamphétamine), parfois injectées («slamées»), se distingue d’autres formes d’usages récréatifs de produits en ce qu’elle est mise au service de sexe prévu pour durer. Ajoutez un peu de Viagra pour performer, souvent avec de nombreux partenaires. Les fonctionnalités physiologiques sont chimiquement organisées.

La démocratisation du chemsex est concomitante de l’avènement des applications de rencontres, qui facilitent les contacts pour relier les usagers dans des sexparties et l’accès aux produits. Encore assez peu documentées, malgré le développement de dispositifs de prévention et de prise en charge par une coalition grandissante de soignants, d’usagers et d’acteurs associatifs, les pratiques de chemsex font l’objet d’inquiétudes voire d’alertes sanitaires, notamment pour les usagers sujets aux dépendances ou encore les personnes exposées à de la demande, comme les travailleur·e·s·x du sexe. Car elles exposent à des conduites à risques, tant en terme sexuel que de consommation et d’addictions. Contre les préjugés stigmatisants, l’étude insiste sur l’hétérogénéité des parcours de chemsexeurs, de l’initiation à la progression dans ces pratiques. Quoique encore fragiles, des stratégies collectives et individuelles de réduction des risques et de safer use existent.

Hyperréalité, super pouvoirs

Armand n’est «pas fidèle à la relation, mais à la dope». À ce nouveau rapport à sa sexualité. Il fréquente autant les partouzes que les chats virtuels. Il trouve son audience, une réalité augmentée où il réalise ses fantasmes d’hypermasculinité. «Dans ce théâtre, je ressentais de l’euphorie. Je me sentais rebelle et dark. Je me sentais kinky et libre. Au-delà des sensations de surpuissance, je me sentais parfois faire un grand doigt d’honneur à la société, une sorte d’acte politique depuis ma petite bulle. En tout cas, j’en avais l’illusion.»

Pour s’expliciter intimement, Armand invoque les résidus de honte, les béances de vulnérabilités qui hantent les trajectoires homosexuelles. «Le monde n’est pas à nous.» L’étude de l’OFDT le confirme: «Le chemsex a l’épaisseur d’une expérience de vie libératrice dans un environnement encore hostile à l’homosexualité.» Andrea, peu ou prou la même quarantaine, déploie un appétit de performance. Il cumule les mecs à la pelle pendant plusieurs années, après la fin d’une relation stable. C’est dans l’amitié et le voyage qu’il s’est attaché au chemsex. Avec ses amis – généralement bien lotis socialement et financièrement – ils organisaient des plans de 10 à 50 mecs parfois, dans des villas, d’une grande capitale à une autre. Beaucoup de temps libre. L’excitation de toujours plus, partout, tout le temps. L’internationale du chemsex.

Super descentes

Armand voit dans sa quête de limites une forme de furie, de revanche contre ce à quoi il n’arrive pas à vraiment faire face dans sa vie. Mais il décrira plusieurs fois «une grande illusion» synthétique. Or les conséquences, elles, sont bien réelles sur le reste de sa vie. Les descentes sont violentes. Il est mort de fatigue et ses week-ends chimiques grignotent sa vie professionnelle. Ils creusent un isolement social progressif.

«Dans certaines touzes je faisais l’infirmière. Certains tombaient comme des mouches, et moi j’étais le seul à me dire qu’il fallait faire quelque chose.» Armand

«On se retrouve toujours tout seul après, constate Armand. Il y a un anonymat fou dans cette sexualité là, dans la virtualité de nos vies. Ces applications font qu’on brûle trop d’étapes réelles. On vit dans des images.» Il se souvient quand même d’instants suspendus, fasciné devant «ces nouvelles constructions sociales» de groupe, avec ses règles tacites. Mais les règles n’empêchent ni les G-holes (malaises produits par le GHB), ni les overdoses. «Dans certaines touzes je faisais l’infirmière. Certains tombaient comme des mouches, et moi j’étais le seul à me dire qu’il fallait faire quelque chose», explique Armand. «Pour moi, quand on fait du chemsex, on ne peut compter que sur la chance, parce qu’au fond, on ne sait pas exactement ce qu’on prend. Le risque d’en mourir existe.» Régulièrement, ces dernières années, des récits d’accidents et de décès chez les chemsexeurs sont rapportés dans la communauté. Sans parler de viols et d’abus divers. Car «question consentement, on repassera», soupire Loïc, 28 ans, infirmier et ancien chemsexeur, quand tout le monde se trouve dans des états aussi malléables.

© Victor de Castro

Pas pareil pour les dépendants

Bien au fait des enjeux d’addictologie tant comme pratiquant que soignant, Loïc décrit la puissance des cravings, des besoins irrépressibles d’y retourner, de reprendre, qu’il n’arrive à calmer qu’en consommant de nouveau. Quand il s’y frotte, à 23 ans, il sait déjà qu’il va s’égarer dans le chemsex. La 3MMC est aussi son produit de choix. Rétrospectivement, il se souvient avoir toujours consommé plus que les autres, adolescent. «Je crois que j’étais malade bien avant et que la conso de produits est l’aboutissement de ma dépendance. Le chemsex, dans mon cas, c’est la manière par laquelle ma dépendance se traduit.» L’argument sexuel du chemsex devient pour lui la légitimation d’une toxicomanie qu’il ne s’avoue pas encore à l’époque.

Très vite, Loïc slame, s’injecte, et perd la maîtrise de sa consommation. «C’est toujours le même rituel. Je suis en boucle sur les applications de rencontre. Je chasse des mecs, avec même aucun plaisir de les faire venir. Juste ce truc insatiable de consommer les drogues comme les hommes. J’ai une dépendance au produit, une dépendance au sexe, une dépendance affective. C’est une maladie qui joue sur tous les domaines de ma vie.» Armand le nomme aussi aujourd’hui. Il accepte qu’il est dépendant, qu’il y a une inégalité devant le manque et la vulnérabilité. «Je ne veux faire aucun jugement, ni plaquer aucune morale débile. Mais pour moi, le seul chemin vers lequel tout ça m’a mené, ce sont des recoins très négatifs, à me demander où j’étais pendant cinq ou dix ans. Je me faisais du mal, j’étais le bourreau de moi-même.»

Une sexualité de produits

Sans être une généralité, l’association systématisée de la chimie et du sexe peut faire disparaître l’intérêt pour la sexualité sans produits. «Le sexe devenait secondaire, voire inexistant, constate Armand. Et je trouve ça super dangereux pour des mecs plus jeunes qui se lancent sur ce terrain de jeu très glissant, sans avoir vécu d’autres choses avant.» Pour Loïc, l’injonction à la performance dans le milieu gay est forte. Le chemsex lui permet au départ d’assumer une sexualité pénétrative qu’il n’arrivait pas à vivre sans produits. Elle devient mécanique.

Mais les parcours restent distincts. Andrea se retrouve souvent en position contradictoire dans les sexparties, conscient de n’arriver à jouir véritablement qu’à deux. «Parfois je prenais du recul, j’observais ces scènes et je me disais, «c’est quand même un drôle de cirque… On est tous là pour plus de sexe et en même temps personne ne bande. Il y a quelque chose d’absurde.» Sa régularité dans ces scènes n’a pas d’impact direct sur son goût pour le sexe sans produits. Entre deux cafés, Andrea glisse qu’il consulte en revanche pour comprendre et gérer autrement son addiction aux applis de rencontre. Aujourd’hui, il aspire à autre chose, mais ne veut pas couper pour autant avec son cercle amical. Sauf qu’eux pratiquent encore…

«Je suis persuadé qu’il n’y pas mieux placé qu’un dépendant qui se rétablit pour comprendre un dépendant qui souffre encore», Loïc, 28 ans

Se rétablir

«Quand j’ai compris que le chemsex était une construction de ma maladie, je me suis dit que je ne devais pas seulement faire attention à revenir à une sexualité sans drogue, mais à une vie sans drogues.» Armand se rééduque, travaille au jour le jour pour prioriser son rétablissement. Cela passe par l’abstinence, non seulement du chemsex en soi, mais de tout lien affectivo-sexuel qui pourrait le faire glisser vers une rechute. C’est une phase restructurante – mais toujours fragile – de la méthode qu’il applique grâce à un groupe de pairs qu’il a rejoint. C’est Loïc qui, au déconfinement, a créé cette consultation de santé sexuelle à Checkpoint Genève financée par Dialogai. L’objectif est d’atteindre les personnes en questionnement sur leur consommation de produits. Loïc est passé par là, ça a marché pour lui. Une sexualité déliée du produit se reconstruit doucement. Alors, il a décidé d’en faire profiter d’autres chemsexeurs, dans un contexte où peu de ressources communautaires existaient localement. «Si tu proposes un espace, tu as déjà gagné.»

Tout commence par l’activation d’un processus d’identification. Des groupes de paroles ont donc lieu les premier et troisième vendredis de chaque mois. «Par mon propre rétablissement, je suis persuadé qu’il n’y a pas mieux placé qu’un dépendant qui se rétablit pour comprendre un dépendant qui souffre encore. Pour moi, ce pouvoir thérapeutique est sans égal.»

Un réseau de santé communautaire se développe. Le 3e Forum européen sur le chemsex se tenait à Paris il y a tout juste un an, «rassemblant plus de 200 activistes du monde entier pour élaborer des solutions aux problèmes posés par des pratiques au-delà des drogues, du sexe…et des seuls gays!», rapportait Tim Madesclaire pour le magazine Komitid. Ici, des espaces de conversations romandes émergent. Et dans leurs duels entre ténacité et rechutes, les voix de quelques super-héros déchus alimentent déjà les récits humains d’une estime de soi en travail, avec une lucidité impressionnante. Une fureur de vivre.

Écouter le témoignage de Loïc recueilli dans le cadre de l’émission «Question Q» sur RTS/La Première:

* Certains prénoms ont été modifiés pour respecter l’anonymat des personnes interrogées

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