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«L’Adultère ingénue», un secret bien gardé

«L’Adultère ingénue», un secret bien gardé
Le plus beau roman de Natalie Clifford Barney est resté inédit pendant plus d'un siècle. Achevé en 1912, L'Adultère ingénue décrit la passion qui lia la célèbre salonnière parisienne à la femme de lettres Élisabeth de Gramont.

Il est des rencontres capitales à l’échelle d’une vie humaine, des rencontres dont on devine aussitôt le beau et tragique tournant qu’elles sont sur le point de faire prendre à une existence. C’est peut-être ce qui est arrivé à Natalie Clifford Barney et Élisabeth de Gramont le soir de leur première rencontre, lors d’un dîner mondain dans le Paris de la Belle Époque. À peine quelques jours plus tard, elles deviennent amantes. Leur première nuit ensemble s’étire sur trois jours.

Folle d’amour, Natalie Clifford Barney ne se contente bientôt plus de coucher ses émois sur les missives et billets doux qu’elle envoie quotidiennement à son amante. Elle y trouve matière à un roman, L’Adultère ingénue. Mi-journal intime, mi-roman d’amour, c’est un texte d’une grande beauté, qui dit tout des tourments de son autrice, des affres dans lesquelles elle est plongée en l’absence de son aimée, mais aussi de leurs nuits incandescentes, de leurs élans: «Je la veux à moi, à moi, à moi et je la fais mienne par l’immense force de mon désir qui me change de sexe et même d’aspect, déchaîne le grand dieu du rut que je porte dans ma tête par mes flancs.» Plus loin: «Cette nuit, une telle sensualité nous a tenues l’une contre l’autre que même à travers le sommeil nous nous y sentions encore rivées.» Natalie Clifford Barney va même jusqu’à glisser quelques-unes des lettres qu’elle échange avec Élisabeth de Gramont. Elle se livre aussi à de nombreuses considérations sur le sentiment amoureux, elle qui voulait, avec ce roman, s’adonner à l’«étude d’une passion».

Polyamoureuse avant la lettre

Et c’est un monument qu’elle élève se faisant, un temple à la gloire de cette liaison semi-secrète, adultère — la duchesse de Gramont était mariée — qui allait durer près d’un demi-siècle, ne s’achevant qu’à la mort de celle-ci. En 1918, les deux femmes ont même conclu un mariage symbolique, couronnant leur union d’un serment amoureux réciproque, polyamoureux avant la lettre.

Natalie Clifford Barney, riche héritière américaine installée à Paris une partie de l’année, ouvertement lesbienne, tenait un salon littéraire auquel le Tout-Paris se pressait chaque vendredi. Parmi ses habitué·e·s: les écrivaines Colette et Gertrude Stein, l’artiste Romaine Brooks, les auteurs Jean Cocteau et André Gide. Érudite, élégante aux cheveux d’or, la célèbre salonnière était la bourreau des cœurs de ces dames. La liste de ses conquêtes, jusqu’à ses derniers jours, est étourdissante.

«Ton petit nom qui fleurit»

Ce grand roman lesbien qu’est L’Adultère ingénue, qui fut son troisième et dernier roman, ne fut pourtant jamais publié. Il est aisé d’en deviner la cause: même si l’autrice se garde de livrer l’identité de son amante dans ses pages, elle le dédicace néanmoins à Élisabeth de Gramont, dont le surnom était Lily. D’une manière à peine voilée, on comprend: «Je mets entre ces pages ton nom – ton petit nom qui fleurit». Pour une anglophone comme Barney, «Lily», c’est aussi la fleur de lys. L’amante aurait vite été démasquée une fois le livre dans les mains de la haute société parisienne. Il resta donc à l’état de manuscrit du vivant des deux femmes, rangé dans un tiroir, et sombra dans l’oubli à la mort de Natalie Clifford Barney, en 1972.

Ce n’est que 110 ans plus tard que les éditions Bartillat, après avoir eu vent de son existence, ont permis à ce livre d’exister. Elles redonnent par là même ses lettres de noblesse à cette grande femme de lettres.

L’Adultère ingénue, Natalie Clifford Barney, éditions Bartillat