Culture

Fishbach:«Je suis plus proche du style de Louis XVI que de Marilyn Monroe»

@Luka Booth

Vagin Pirate a eu le plaisir de s’entretenir avec l’artiste française Fishbach avant la sortie de son nouvel album «Avec les yeux» . Elle parle de son retour sur sa terre natale et de son amour pour l’histoire et les costumes d’époque.

Son nouveau disque est un savant mélange de poésie et de fantaisie, le tout saupoudré de sons synth wave et glam rock au goût du jour. Les multiples lectures d’Avec les yeux touchent et envoûtent différemment à chaque écoute.

Après quatre ans d’absence, tu as sorti coup sur coup avec deux singles, Téléportation et Masque d’or, pourquoi ce timing inattendu?

C’était un choix volontaire de ma part. Je ne voulais pas arriver avec un single typé et laisser les gens penser: «Ah putain, c’est ça le nouveau Fishbach». L’album est très éclectique au niveau des instrumentations, des voix et des intentions, parce que j’adore explorer ce qui se passe en moi. C’était donc important pour moi de donner, dès le départ, deux facettes et deux façons d’être femme. En tout cas, comme moi je l’entends.

Dans ton clip, Téléportation, tu nous emportes dans un décor bleu qui nous fait penser à l’ambiance d’After Blue, le dernier film de Bertrand Mandico, tout en arborant un look d’Albator, quelles ont été tes références pour ce clip? 

C’est un morceau très personnel. Il n’y a pas eu vraiment de réflexions pour ce clip. J’ai fait ça chez moi, au bord d’une rivière dans les Ardennes. J’ai voulu faire un clip très brut, sans scénario. Je chante dans ma nature, là où j’ai écrit les choses. Effectivement, il y a du Albator, je citerais aussi Matrix. Je me reconnais autant dans Neo que dans Trinity. Ce sont des silhouettes qui vont bien avec la position de la voix et de l’intention que je voulais donner. Très brut, à la fois sentimental et extravagant. Kate Bush m’a beaucoup inspirée aussi, dans sa liberté totale. Quelque chose de théâtral tout en restant sincère.

Ensuite est venu le single Dans un fou rire qui résonne comme un hymne à la liberté en ces temps confinés. Qu’est ce qui t’a le plus impacté durant cette pandémie?

J’aime pas les cases, je suis quelqu’un de libertaire et j’adore que les gens puissent ne pas penser comme moi. Mais là, en décembre 2020, lors du deuxième confinement, c’était l’hiver de la colère du peuple, on ne communiquait que par les réseaux et j’ai vu des gens se fâcher sur des sujets sur lesquels on est tous d’accord à la base. Moi, à ce moment-là j’avais besoin de légèreté, j’avais besoin de rire. J’avais envie qu’on ne soit pas d’accord, mais que ça ne soit pas grave. J’ai l’impression que cette époque ne laisse plus de place à ça. Ça m’a beaucoup touchée et j’ai pondu ce morceau un soir, assez instinctivement. C’est le morceau le plus concret de l’album. D’ailleurs pour le clip, il a été filmé avec mon ordinateur et j’ai fait un montage moi-même parce que ça allait de pair. Je l’ai enregistré chez moi, comme je l’ai vécu: un défilement d’images hallucinantes alors que, putain c’était lourd!

Cet album a été composé chez toi dans les Ardennes, qu’est-ce qui a déclenché ce retour aux sources?

J’ai passé sept ans à Paris, c’était une période extraordinaire de ma vie. C’est là où j’ai rencontré toutes les personnes avec qui je travaille encore aujourd’hui. Par contre j’avais un appart ou mes voisin·e·s faisaient trop de bruit et du coup c’était impossible de composer. J’avais besoin d’espace et j’ai aussi eu beaucoup de décès dans ma famille, je me suis dit: «Retourne vers eux, c’est maintenant». Je ne le regrette pas. On s’appelle, et je suis dans ma maison au bord de la rivière avec mon petit chien, je crois que c’est le meilleur choix que j’ai fait de ma vie!

 «Moi j’ai deux vies: ma vie éveillée et après je dors, je dors vraiment fort et je fais des rêves de dingue»

Quand on écoute l’album, les paroles semblent par moments irréalistes. C’est important pour toi de laisser la place à l’interprétation personnelle de chaque auditeur·rice·x?

Moi j’ai deux vies: ma vie éveillée et après je dors, je dors vraiment fort et je fais des rêves de dingue. Enfin tout le monde fait des rêves de dingue, mais moi j’essaie de les cultiver, je les note, j’adore me nourrir de trucs complètement surréalistes et oniriques. Ensuite je les retranscris, là où le texte peut avoir plusieurs niveaux de lecture. Ça me parait essentiel, quand j’écoute de la musique j’aime pouvoir y mettre ma propre histoire. Ça me fait penser à Mylène Farmer. Avec elle, il y a des mots, genre les meurtrissures, qu’est-ce que c’est que ce mot, où est-ce qu’elle a voulu aller? Je trouve ça fabuleux.

@Luka Booth

On adore que tu rebondisses sur Mylène Farmer, d’ailleurs en revoyant le shooting presse pour ton album, impossible de ne pas y voir un peu de Mylène dans tes tenues avec ses grands cols jabots…

Oui, c’est une inspiration. Après, je n’aimerais pas la singer, je pense que l’on se retrouve beaucoup sur notre amour pour les costumes d’époque. Elle citait le Chevalier d’Éon, j’adore! C’est vrai que maintenant j’ai embrassé une forme de féminité que je n’avais pas avant. Je n’ai pas voulu me garçonniser encore plus, car je sais que c’est ce qu’on attendait de moi. Mais j’ai changé aussi, je me sens plus femme et bien dans mes baskets ainsi.

Ce nouveau disque transpire les 80’s tout en proposant des sonorités nouvelles, on adore ça! Comment réussir à créer sans tomber dans le pastiche?

Je suis très égoïste dans ma façon de travailler, je ne fais pas de la musique pour être écoutée, je fais de la musique pour moi-même. Si un jour je ne devais plus être écoutée, je continuerais à faire de la musique. Je ne cherche pas à contrefaire une époque que je n’ai pas connue. Simplement quand je commence à créer et que je cherche des sons, c’est ce genre de musicalité qui parle à mon cœur, je ne saurais pas l’expliquer. Ce sont des choses qui sont en moi qui ressortent comme ça, je ne cherche pas à être originale à tout prix, je cherche simplement à faire un truc qui me fasse du bien.

Dans ce nouvel album, il y a des textes très personnels et très émouvants, cela te rend-il vulnérable ou au contraire te donne de la force de les partager?

J’ai trouvé de la force dans la vulnérabilité. Avant je me cachais derrière un masque un peu dur, et en fait je crois que j’ai su embrasser ce qu’il y avait de doux, de fragile en moi et dans ma musique. Étonnement je porte plus de costumes, mais je me cache moins, en tout cas musicalement.

Ton nouvel univers visuel ne nous laisse présager que du bon pour les live à venir, tu peux nous en dévoiler un peu sur tes prochains concerts? 

Je vais faire une première partie de tournée en solo. C’est le sentiment le plus intime que j’ai avec le public. Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas joué, j’ai vraiment hâte de tout recommencer à zéro. Retourner voir les gens dans des petites salles, des petites villes, c’est quelque chose qui me rassure. J’ai envie qu’on se retrouve entre nous.

«Les injonctions à la féminité m’ont souvent fait chier et à la fois je les trouve géniales.»

Tu navigues souvent à travers le spectre du genre dans les différents personnages que tu incarnes. Quel est ton rapport au genre aujourd’hui, avec quelle fluidité y navigues-tu?

Les injonctions à la féminité m’ont souvent fait chier et à la fois je les trouve géniales. Je me suis rendue compte qu’en allant à l’encontre de mon genre je m’interdisais un tas de trucs qui étaient en moi. Maintenant j’adore m’amuser avec. Je suis passionnée d’histoire, et avant, qui est-ce qui se maquillait, portrait des talons et des perruques? C’était les hommes. Donc en résumé je pense être un homme du XVIIe siècle, haha! Je suis bien plus proche du style de Louis XVI que de celui de Marilyn Monroe. Je ne sais pas si au fond on choisit, mais personnellement j’arrive à vivre tout ça de manière très douce et je m’éclate beaucoup. Ce n’est pas un tourment pour moi, je suis consciente que cela peut l’être pour d’autres personnes et ce sont des questions qui me touchent beaucoup.

C’est justement cette identité fluide et ton vaste univers qui a probablement permis de construire ton statut d’icône queer dans le monde francophone, quel est ton rapport avec la communauté LGBTIQ+? 

Je n’aime pas trop ce mot, communauté. Par contre je trouve merveilleux que les gens se rassemblent et se trouvent des points communs. Le problème, c’est qu’au sein même des communautés, il peut y avoir beaucoup de divergences. J’aime voir des gens qui s’émancipent, qui osent, qui se transforment, qui doutent même et ce n’est pas grave. Les gens devraient être libres de ce qu’ils font de leurs corps, de leurs têtes, de leurs culs, tant qu’ils n’emmerdent pas les autres. Je trouve parfois qu’il y a eu beaucoup de virulence dans la communauté queer au détriment de la tolérance. Les gens ne sont pas tous pareils et c’est ce qu’on devrait prôner.

La playlist de Fishbach

Le morceau qui te rebooste le moral dans toutes situations.

Simple Minds – Don’t you (Forget about me)

Le morceau pour pleurer, mais qui fait du bien. 

Nana Mouskouri – Les yeux pour pleurer

Le morceau pour se défouler.

Mo-Do – Ein Zwei Polizei

Le morceau qui te ramène en enfance. 

Vladimir Cosma – Le grand blond avec une chaussure noire (BO)

Le morceau pour s’empouvoirer dans la rue. 

Tina Turner – The Best

Le morceau qui figure au sommet de ta playlist de soirée pour mettre l’ambiance. 

Bachar Mar-Khalifé – Lemon

Le morceau qui tournait en boucle sur ton Discman. 

Muse – Sing for Absolution

Le dernier morceau que tu as écouté.

Donna Lewis – I Love You Always Forever

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4 mars 2022   Thèmes: Étiquettes : ,

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