Photo: John Hogg

Belle au bois dormant arc-en-ciel

Drag show et film documentaire, «Lovers, Dogs and Rainbows» traite d’héritage et d’identité au travers du personnage de Rosie van Doorn, conçu et incarné par le danseur et chorégraphe Rudi van der Merwe.

«Je suis blanc, calviniste, historiquement appelé Afrikaner.» Partant de ce postulat, Rudi van der Merwe s’interroge: en plaçant son histoire personnelle dans un contexte socio-politique plus large, est-il possible de faire le bilan de l’éducation qu’il a reçue, et ce qu’il en reste, vingt ans après?

Né et élevé à Calvinia, petite bourgade sud-africaine baptisée ainsi en l’honneur de Jean Calvin, le danseur et chorégraphe pose finalement ses valises à… Genève, cité de ce même Calvin, après avoir étudié le français, la danse, le théâtre et le cinéma à Stellenbosch, Cape Town, Strasbourg et Montpellier. «Je me souviens de Calvinia comme d’un bastion de valeurs politiques et sociales conservatrices», raconte Rudi van der Merwe dans sa note d’intention. «Je voulais toujours me sauver et je suis parti dès que cela a été possible. Mais pour ceux pour qui Calvinia est le seul endroit qu’ils aient jamais connu, les gens qui y passent toute leur vie, quels sont leurs rêves? Parviennent-ils à les réaliser à Calvinia?»

Fort de ces questionnements, il s’envole pour sa ville d’origine en décembre 2017. Un séjour artistique de 15 jours, durant lequel il redécouvrira les personnes et les lieux qui ont peuplé sa jeunesse. C’est à cette occasion que sont tournées les séquences filmées du spectacle, lesquelles explorent la manière dont Calvinia fait face à la réalité post-apartheid. «Ma recherche s’étend auprès de groupes anciennement et actuellement marginalisés, comme des femmes coloured, des membres de la communauté LGBT… et des chiens», poursuit le chorégraphe.

Modèle de masculinité
Il y retrouve ses souvenirs, bons et mauvais, mais également ses racines. «Un élément clé qui a émergé pendant ma recherche pour ce projet est ma relation avec mon père», confie-t-il. «Sa famille est installée à Calvinia depuis des générations. Mon grand-père a été une figure importante dans la communauté et a inculqué un modèle de la masculinité et du patriarcat à mon père en face duquel il ne pouvait jamais être à la hauteur. Ma conversation avec lui est aussi une conversation avec le modèle de patriarcat blanc qui a défini l’apartheid.»

Les images une fois en boîte, il lui reste à trouver l’élément performance du spectacle. «Pendant la résidence, je voulais créer un personnage féminin pour le film», avoue le chorégraphe. «Mais ceci n’a pas abouti pendant notre séjour. Calvinia me semblait trop réel quelque part et j’avais besoin de prendre de la distance avant de pouvoir réaliser ce personnage.»

Allégorie
C’est donc au retour que Rosie van Doorn a vu le jour, fruit d’un jeu de mot sur Doringrosie, le nom afrikaans de La Belle au Bois Dormant. Bien loin de l’Afrique du Sud, elle se réveille sous les traits d’une drag queen. «Placé sur scène comme une mise en abyme, le personnage de Rosie van Doorn n’est pas mon alter ego», conclut Rudi van der Merwe. «Elle est plutôt une allégorie du réveil politique, sexuel, social et autre. Les situations évoquées sur scène jouent avec l’attente, des idées reçues, des souvenirs personnels et des références artistiques. Le but est de subvertir le paysage intérieur sud-africain, de pirater notre programmation collective, de nous regarder sous un angle différent. De cette manière, la nature profondément psychologique du conte de fée peut surgir, ce qui, transposé dans un contexte sud-africain, fait penser à une pléthore de situations et de postures qui occupent notre imaginaire collectif.» Une épopée identitaire intense, au pays de la nation arc-en-ciel.

» «Lovers, Dogs and Rainbows», de Rudi van der Merve, avec Rudi van der Merve et Ivan Blagajcevic. Du mercredi 16 au samedi 19 octobre 2019 Me. Je. 19h Ve. Sa. 20h. Théâtre du Grütli, Général-Dufour 16; Genève. En collaboration avec le Festival Everybody’s Perfect et l’ADC

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