Shu Lea Cheang et Paul Preciado © TFAM

Queering the Biennale

Au pavillon de Taïwan, l’artiste multimédia Shu Lea Cheang et le philosophe Paul B. Preciado explorent les thèmes de l’emprisonnement, de la sexualité et du genre sur fond de répression morale hétérocentrée et de surveillance électronique généralisée.

Ils s’adorent. Ils n’avaient encore jamais travaillé ensemble. Amis de longue date, ils ont les yeux qui brillent quand ils s’évoquent l’un l’autre: «Testo Junkie est ma bible!», nous dit à Berlin l’artiste queer Shu Lea Cheang, pionnière du net art, en évoquant l’essai-phare du philosophe trans queer, qu’elle a choisi pour commissaire d’exposition à la 58e Biennale d’art de Venise. Paul B. Preciado se souvient lui, attablé dans un café du Marais, avoir découvert ses court-métrages dans les années 1990 au MIX NYC, un festival dédié au cinéma queer expérimental: «Ça m’a percuté, j’ai adoré immédiatement son imaginaire queer totalement fantastique.»

«3x3x6» : Le titre de leur exposition commune évoque une prison de haute sécurité contemporaine, dans laquelle les détenus sont confiné.e.s dans des cellules de 9 m2 surveillées 24h/24 par six caméras. Un clin d’œil au lieu-même de l’exposition : le pavillon de Taïwan a pour décor le Palazzo delle prigioni, une ancienne prison datant du 16e siècle, reliée au Palais des Doges par le fameux pont des soupirs et par un souterrain, cette prison étant une extension des geôles situées dans les entrailles du palais ducal. «C’est un bâtiment qui était pour nous impossible à neutraliser dans le cadre de ce projet, tant il est omniprésent», explique Paul B. Preciado. «À la Renaissance, il s’agissait de la plus importante prison de Venise, voire de toute l’Italie. La prison était aussi étendue que les salons ministériaux, et constituait comme le fondement du pouvoir. Il y a dans ce lieu comme une équation: pouvoir = violence.»

«Fictions trans punk»
Parmi les centaines d’opposants politiques soumis à la question et condamnés à pourrir dans ces geôles lugubres se trouvait l’illustre libertin vénitien Giacomo Casanova, qui passa dans sa jeunesse une année au Palazzo delle prigioni avant de s’évader par les toits. C’est là le deuxième point d’entrée dans l’installation immersive conçue par le duo, sorte de cartographie des «crimes» sexuels d’hier et d’aujourd’hui. À partir d’une dizaine d’études de cas historiques et contemporains d’individus jetés en prison pour des motifs liés à leur sexualité, leur orientation sexuelle, leur genre ou encore leur appartenance ethnique, le duo met en lumière la pathologisation systématique, à travers les époques et les continents, de tout ce qui s’écarte de la norme dominante : binaire, hétérosexuelle, blanche.

Shu Lea Cheang, photo de 00 X, vidéo 4K, 10’00’’, image tirée de la série de films réalisés pour l’installation «3x3x6» ©TFAM

Shu Lea Cheang a transformé ces cas bien réels en «fictions trans punk», des films courts qui seront diffusés en boucle sur des écrans dont les limites matérialisent le confinement physique de cette galerie de dissidents sexuels : un marquis de Sade incarné par une performeuse queer fat positive, un jeune Foucault (interprété par l’acteur Félix Maritaud, révélé dans le film «120 battements par minute») devisant autour d’un gâteau en forme de pénis avec une femme condamnée pour avoir castré son mari, ou encore un Casanova parlant capotes avec un jeune gay séropositif incarcéré pour avoir organisé des soirées bareback après avoir été traqué par les autorités taïwanaises sur les réseaux sociaux… «Il s’agit d’affirmer avec ces films que nous ne devons pas nier le plaisir sexuel, qu’il faut se révolter, résister, même si nous vivons dans une société qui essaie de surveiller notre sexualité», explique Shu Lea Cheang.

Paramètres queer
Le duo Cheang/Preciado jette aussi un pont entre le passé et le présent, la prison physique et la surveillance digitale, dématérialisée, en articulant l’installation autour des technologies de reconnaissance faciale. «Un pays comme la Chine a aujourd’hui plus de 200 millions de caméras de surveillances équipées de systèmes de reconnaissance faciale. Tous nos déplacements, nos données sont contrôlés. C’est fou à quel point nous continuons à produire volontairement du contenu sur les réseaux sociaux, tout en sachant que nous sommes surveillés en permanence», indique Shu Lea Cheang. Elle a placé des caméras de surveillance à l’entrée de l’exposition.

Capture de 00 K © TFAM

Les visages des visiteurs seront capturés puis exposés au sein de l’installation, parmi ceux des prisonniers érigés en déviants sexuels par leurs contemporains. Mais leurs traits seront avant cela devenus méconnaissables et par là même inclassables, incatégorisables, comme l’explique Paul B. Preciado: «Shu Lea va hacker le système de reconnaissance faciale et y introduire des paramètres queer, en réponse à ces nouveaux algorithmes qui prétendent être capables de dire si une personne est une femme ou un homme, blanche ou non blanche, homosexuelle ou hétérosexuelle, schizophrène, etc. Nous allons rendre les visages indéfinissables.»

» «3x3x6» Exposition du pavillon de Taïwan, Palazzo delle prigioni, San Marco, Venise. Jusqu’au 24 novembre 2019. Plus d’infos: 3x3x6.com et labiennale.org

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