Chris fait sa mue

Après l’immense succès de «Chaleur humaine», la chanteuse pop française Héloïse Letissier revient avec un deuxième album très attendu, «Chris».

Christine and the Queens n’est plus. Héloïse Letissier a tué ses reines, comme d’autres tuent symboliquement le père ou la mère, en rayant d’un trait son nom de scène. Et comme la chanteuse n’est pas du genre à faire les choses à moitié, elle a biffé au passage le suffixe féminin de son prénom pour faire peau neuve. Christine and the Queens s’est donc muée en Chris, Chris tout court, Chris tout feu tout flamme. Le cheveu a raccourci, la veste de smoking est restée au placard. La jeune femme androgyne, sous les traits de Chris, a plus que jamais des allures de «garçon manqué», de p’tite butch prête à jouer des poings. «J’avais envie de tomber la veste, de me délester, et de me préciser aussi. Mettre en scène cette arrivée du surnom, c’est une façon pour moi de réaffirmer que je continuerai de choisir comment je me définis et comment je m’appelle», explique Héloïse. «C’est un processus qui a commencé avec Christine et qui ne va jamais s’arrêter je pense. C’est une façon de se libérer, de tout le temps s’échapper et de réaffirmer une indétermination.»

Bref retour en arrière: ces «queens» imaginaires qu’elle portait en bandoulière depuis ses débuts, c’était une révérence, un clin d’œil reconnaissant à des drag queens londoniennes bien réelles, croisées par hasard il y a huit ans dans un club de Soho, Madame Jojo’s. Les bonnes fées avaient susurré à l’oreille de la jeune fille timide et mélancolique qu’elle était alors qu’elle ferait mieux d’écrire des chansons plutôt que de rester là à ressasser son spleen. Un conseil qui l’a menée là où on sait: sortie d’un tout premier EP, Miséricorde, en 2011, premiers concerts dans les grands festivals français l’année suivante, sortie de l’album Chaleur humaine en 2014, vendu à plus d’un million d’exemplaires et suivi de deux années de tournée dans des stades à guichets fermés, artiste féminine de l’année aux Victoires de la musique en 2015, nomination aux Brit Awards 2017 aux côtés de Beyoncé et Rihanna… La fulgurante ascension musicale d’Héloïse Letissier fait d’elle l’artiste française aujourd’hui la plus connue à l’étranger. Le magazine américain Vanity Fair l’a même sacrée «Française la plus influente dans le monde» en 2016.

«J’ai l’impression d’être devenue un peu plus une femme puissante, phallique aussi, car j’aime subvertir la notion de féminité en empruntant des codes masculins…» Héloise Letissier

C’est donc une Héloïse aguerrie qui revient sur scène, avec un double album, qu’elle a entièrement composé, arrangé et écrit à la fois en français et en anglais. Elle a travaillé de nouvelles chorégraphies pendant des mois, elle revient à la lumière avec un corps tendu de muscles, plus performeuse que jamais. Avec ce nouveau alter ego, elle brouille encore plus les pistes, pousse plus loin encore le trouble dans le genre. Sous ses airs de p’tit filou enjôleur, elle revendique pourtant une féminité assumée: «J’ai l’impression d’être devenue un peu plus une femme puissante, phallique aussi, car j’aime subvertir la notion de féminité en empruntant des codes masculins, presque machistes, pour paradoxalement me rendre plus à l’aise avec mon corps de femme, plus érotique ou plus confiante», explique la jeune femme ouvertement pansexuelle, qui continue de danser dans l’entredeux, de se jouer de la binarité, de l’hétéronormativité et du male gaze. «Sur le premier album, je voulais essayer d’échapper au male gaze en mettant des costumes d’homme, en annulant l’information de corps féminin pour qu’on se concentre sur ma voix d’auteur», se souvient l’artiste. «Mais on n’y échappe pas, il y avait tout de même des commentaires sur YouTube du genre ‘putain, on voit pas ses seins, est-ce qu’elle est baisable ou pas?’ Donc puisqu’on y échappe pas, j’ai décidé de faire de mon corps une arme, et de montrer un corps vivant, avec de la sueur, des fluides, de la sexualité. Ce qui dérange beaucoup encore», explique Héloïse.

En attendant la sortie très attendue de son nouvel album, aujourd’hui, la chanteuse aura distillé quelques titres alléchants durant l’été, parmi lesquels le clip aux accents funk «Damn, dis-moi»/ «Girlfriend», co-produit avec l’Américain Dâm-Funk, dans lequel elle s’offre une danse sur les cimes des gratteciels de New York, un peu comme si elle était entrée dans «Lunch Atop a Skyscraper», la célèbre photo des ouvriers en train de casser la croûte, les pieds dans le vide, sur le chantier du Rockfeller Center. À compter d’octobre, Chris sans ses queens enchaînera sur une tournée d’une trentaine de dates en Europe et aux États-Unis. Avec un passage en Suisse le 11 décembre 2018 à l’Arena de Genève. Il y a encore des places, dépêchez-vous!

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