Monique Ilboudo

Partir pour se sentir vivant

L’auteure burkinabè Monique Ilboudo imagine le destin d’un jeune homme pétri d’envies d’ailleurs et pour qui l’homosexualité va être un moyen de s’en sortir, autant qu’une façon de se couper des siens.

Son combat, depuis plus d’une vingtaine d’années, s’était surtout cristallisé sur la cause des femmes. Monique Ilboudo, avocate, écrivain et personnalité politique du Burkina Faso, s’était notamment battue, dans les années 90, contre la polygamie. Alertée par la violente propension du sida à ce moment-là, elle a farouchement tenté de démontrer que, la procréation étant encore l’enjeu primordial des relations sexuelles dans les sociétés africaines, le fait pour un homme d’avoir plusieurs partenaires exposait grandement ces dernières au risque d’être contaminées, puisque pour avoir un enfant, il convient évidemment de ne pas se protéger.

En 1992, elle publie «Le mal de peau», roman qui puise dans le passé colonial des burkinabés, puisqu’il met en scène une jeune femme violée par un soldat blanc. Après un deuxième roman publié en 2000, la même année de sa désignation en tant que secrétaire d’Etat pour la promotion des droits humains, elle est successivement faite ministre et ambassadrice, et vient de publier un roman, «Si loin de ma vie» qui, cette fois-ci, soulève les questions migratoire et de l’homosexualité.

C’est un roman-monde. Un roman où il est moins question de fuite que d’envie d’ailleurs. Une envie, peut-être, de s’extirper de sa réalité pour aller fréquenter les autres, et qui bout dans le cœur de Jean-Philippe, dit JeanPhi. Né à Ouabany (ville fictive, on est dans un pays sahelien qui ne sera jamais nommé), l’école n’est pas vraiment pour lui. Rien ne l’agrège, il n’a pas vraiment de goûts particuliers, pas de passion. Mais au fond de lui semble bouillonner une envie, coûte que coûte, de se sentir vivant.

Terre promise
Issu d’une famille modeste, il est happé par la grande Europe, par un Occident dont lui parviennent des échos qui en font pour lui un genre de terre promise. Et, surtout, un potentiel départ pour découvrir, ensuite, le reste du vaste monde. Définitivement hanté par cet épisode d’enfance où son oncle lui assure qu’un poulet qu’on déposerait au sol, et auquel on demanderait de ne pas bouger avant qu’on revienne avec de quoi l’égorger, obéirait forcément, écrasé par le sort, JeanPhi décide de tenter sa chance. Et s’en va.

Mais c’était compter sans toutes les embûches, qu’il croyait moins nombreuses, qu’on réserve aux jeunes gens africains qui souhaitent gagner le continent européen. Notamment confronté à des passeurs malintentionnés, JeanPhi devra faire demi-tour, après plusieurs tentatives qui le laissent pourtant miroiter un départ définitif de son pays où trop de tabous et de traditions font rage.

Plume maligne
Et à mesure qu’il tente de quitter l’Afrique, JeanPhi fait plusieurs rencontres édifiantes. Notamment celle de plusieurs personnes membres d’organisations humanitaires dont la plume maligne de Monique Ilboudo cache à peine les ambitions politiques. Car en effet, on explique parfois à JeanPhi qu’il vaudrait mieux rester dans son pays, et qu’il a peut-être quelque chose à faire chez lui.

Et puis il y a la rencontre que JeanPhi fait avec Egelp, un Français d’une soixantaine d’années encore touché par la perte de l’être de sa vie. Vient alors un point de bascule qui donne à ce roman sensible toute la dimension jusqu’au-boutiste de son personnage, à lire comme une voix finalement universelle de cette envie de connaître le monde de jeunes Africains. Car, en cédant aux charmes d’Egelp, JeanPhi débute une vie d’homosexuel qui émane davantage du choix qu’il fait de connaître une vie plus facile que d’une réelle inclination. L’affection affleure, certes, mais il y a aussi dans cette nouvelle vie dissidente le désir de se mettre dans la marge d’une société qu’il va d’abord fuir par les mœurs.

Questionnant le concept de migrant, ce gros mot, bannière d’une réalité lointaine de celle des expats, dont Egelp fait partie, Monique Ilboudo, moins militante que romancière, Ilboudo donne à son texte le pouvoir pacifiste de montrer que la liberté, même si on la prend, referme toujours les portes voisines de celles que l’on enfonce.

» «Si loin de ma vie» Monique Ilboudo Le Serpent à plumes 165 pages

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