L’âge mûr selon Ralf König

Ralf König était à Genève début décembre pour fêter les 30 ans de la Librairie Cumulus et présenter la réédition en français d’un de ses classiques de 1993. L’occasion d’un coup d’œil dans le rétroviseur pour le roi des Schwulcomics («bédés pédé») depuis un quart de siècle.

Dans «Et en plus il est gaucher», l’album de 1991 que Glénat vient de rééditer, l’auteur allemand se déshabille dans une interview surréaliste et hilarante. Il apparaît arrogant et fantasque, et passe à table: son enfance (le touche-pipi au bord de la rivière Choucroute), sa famille, ses fantasmes (fatalement, les torses poilus), ses hontes…

Même si l’album brocarde copieusement les journalistes et leurs sempiternelles questions, Ralf se prête au jeu de l’interview avec humilité et gentillesse, voire une pointe de timidité. C’est qu’en quinze ans, l’auteur de «Couilles de taureau» et des «Nouveaux mecs» a changé: sans se départir de son humour, il a gagné en pudeur et en maturité…

«Et en plus il est gaucher» est sorti en Allemagne il y a 15 ans déjà. Quel regard portes-tu sur cet album aujourd’hui?
Ralph König – A l’époque je commençais à devenir connu. Je passais mon temps à donner des interviews, avec toujours les mêmes questions. Moi, je me mettais en position répondeur automatique. L’album reprend certaines de ces réponses sur ma vie, évidemment avec pas mal d’exagération! Cela dit, je crois que je ne le referais plus un album comme celui-ci. J’avais 30 ans. Maintenant que je suis plus vieux, il ne me viendrait plus à l’idée de dessiner des mémoires ou quelque chose comme ça… Peut-être quand je serai très, très vieux… En attendant, je préfère de loin que ma propre histoire soit reflétée indirectement dans des albums comme Conrad et Paul…

Qu’est-ce que tu ressens quand tu relis cet album?
– C’est un peu pénible. Il y a beaucoup d’histoires privées qu’aujourd’hui, je garderais pour moi. Les passages sur ma famille, par exemple. Je ne savais pas que le livre aurait du succès et que mes proches le liraient. Dans l’édition allemande il y avait d’autres histoires de famille assez violentes que j’ai supprimées. Je ne voulais pas que les gens du village de mes parents tombent sur ces sujets délicats.

Pourtant, on pourrait croire qu’en vieillissant, on est plus à l’aise avec ces choses?
– Au contraire! Hier à Bâle, un lecteur a apporté un très vieil album de moi en allemand. Mon premier ou deuxième. Et sur la quatrième de couverture il y avait une photo de moi… [il éclate de rire] à poil sur un lit! Jamais plus je ne ferais un truc pareil! C’était la jeunesse!

Que penses-tu de l’évolution du mouvement gay lesbien aujourd’hui: Enthousiaste ou désabusé?
– Les temps sont meilleurs, c’est évident… Mais je crois que la scène homo en Allemagne s’est dépolitisée. Maintenant c’est party party party. On s’est installé dans un certain confort, même si je ne crois pas que ce soit propre aux homos. C’est général. Mais ce n’est que la réalité des grandes villes, car dans les petites villes de campagne, la situation n’a pas vraiment changé. Je n’aimerais pas être un jeune pédé de 13 ou 14 ans aujourd’hui à Soest [la bourgade près de Dortmund où il a grandi, ndlr.] et je crois que c’est la même chose en France ou en Suisse.

Une évolution comme l’union civile pour les couples de même sexe t’a pourtant inspiré un album.
– C’est ma maison d’édition qui a voulu que je fasse un album sur ce thème. Moi, je n’étais pas pour. La question du mariage m’ennuie profondément. J’ai quand même fait un album où Conrad et Paul se marient et je me suis bien marré à le faire. En fait, je ne peux dessiner que ce que je vois dans mon entourage. Or, aucun de mes amis ne s’est marié. C’est pourquoi j’ai dû placer une annonce sur Internet pour pouvoir trouver un couple qui accepterait que je vienne observer un mariage.

D’ailleurs, on dirait que les jeunes gays t’intéressent peu en tant que sujet graphique…
– C’est un peu le même problème. C’est très difficile pour moi de décrire la jeune génération de gays: Je ne sais pas comment ils parlent, je ne connais pas leur musique, je ne prends pas leurs drogues. Probablement, je dois m’en tenir à ma génération et dessiner des personnages qui vieillissent comme moi. J’ai écrit un livre qui traite de la mid-life crisis et je crois que ça appartient à cela. C’est quelque chose dont tout le monde fait l’expérience à un moment donné. Je crois que c’est aussi pour cette raison que les gays de ma génération n’achètent plus autant qu’autrefois mes livres. S’ils ont déjà 25 de mes albums, à quoi bon en achèteraient-ils un vingt-sixième? C’est pour cela que je m’intéresse à de nouveaux thèmes: le fondamentalisme religieux, des classiques littéraires, où les personnages sont homos, mais le thème central n’est plus forcément les homos.

Ton dessin est comique, caricatural… et pourtant, il a toujours quelque chose d’érotique. Comment expliques-tu cela?
– Mon père était un amateur de films pornos. Etant gamin, j’en ai vu beaucoup. Mon père était très libre par rapport à cela – évidemment, il ne savais pas que je deviendrais pédé! Cette dimension sexuelle et érotique décomplexée dans mes dessins, je pense qu’elle vient en partie de cela. Avec Couilles de Taureau, par exemple, c’était la première fois que je dessinais des scènes pornographique, j’ai été très surpris de voir que ça fonctionnait très bien, car beaucoup de gens m’ont dit qu’ils avaient trouvé ça finalement assez excitant. Pour moi, c’est fou d’imaginer que ces personnages si caricaturaux avec leur nez énorme deviennent érotiques!

Et en plus il est gaucher, par Ralf König. Ed. Glénat.

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