La tête qui monte

Portrait express d’une personnalité

Voilà dix ans que les mannequins hirsutes de Jonathan Delachaux hantent les espaces d’art contemporain. «Modèles à vie», comme le précise l’artiste, Johan, Naïma et Vassili ont une longue histoire en images: peintures, photos ou films saisissant d’improbables poses, des mésaventures apparemment anodines, des moments de vie tragi-comiques … tout défile comme des diapos de vacances. Il y a aussi beaucoup d’instantanés de concerts, car ils sont musiciens et ont à leur actif plusieurs CD – comme Jonathan, saxophoniste du groupe What’s wrong with us, le croirez vous? Ils font aussi des rencontres artistiques, comme avec Paul Auster – qui, après quelques mois de harcèlement par les trois créatures, n’avaient trouvé qu’un mot pour les désigner: «Scary». Mais passons. Car la vraie vedette, ces jours-ci, c’est Vassili Lavandier. «Il est un peu autiste», précise Jonathan. Une série de peintures de 2000 témoignent de l’opération qu’il a subi: «l’extraction de la pierre de la folie». Cet événement traumatique forme le thème central de «Canard et superhero», un spectacle de marionnettes qui tient plus de Jérôme Bosch que de Saturnin. Jonathan est, affirme-t-il, le seul à y avoir assisté: «C’est très autobiographique: Canard et superhero sont les deux facettes de Vassili.» Capturé en vidéo, c’est ce spectacle unique, fort en pyrotechnie et en points de suture, qui est présenté à la galerie PR36 de Neuchâtel, au milieu de toiles et documents, comme autant de pièces à conviction.
Apprenti Gepetto, Jonathan a vu pour la première fois Vassili «lui échapper» sous l’influence momentanée de Philippe Dunant, l’éclairagiste et scénographe (de chair et d’os) qui a aidé Vassili à faire aboutir son projet.
«Philippe lui a prêté certains traits de caractère dont je n’étais pas convaincu, mais qui sont ensuite devenus évidents… Finalement, je découvre les personnages en même temps que je les invente.»
Vassili reste donc insaisissable, même pour son concepteur.
Parce qu’ils font vibrer une jubilation très enfantine, on devine que les «amis imaginaires» de Jonathan Delachaux viennent de très loin. «Quand j’ai passé mon diplôme, raconte-t-il, l’un des professeurs a dit que j’étais le symbole de l’échec des Beaux-Arts: arrivé avec une idée en tête, personne n’était parvenu à me faire changer de direction.» Et on distingue le malin plaisir qu’a l’artiste à superposer réalisme et ambiguïtés dans ces reconstitutions, entraînant le spectateur dans un jeu de miroir où la réalité s’estompe. Que sont ces créatures? les effigies de «vrais gens»? la folie du créateur… ou la nôtre? A.G.

Du 8 avril au 10 juin à l’Espace PR36; 36, avenue des Portes-Rouges,
Neuchâtel
Coordonnées de l’expo:
www.jonathandelachaux.com