Philippe Jaroussky, like a virgin

7 avril 2006

Courtisé par l’Europe entière, sacré par une discographie bouleversante, Philippe Jaroussky, contre-ténor et star de 28 ans, joue à chant perché sur un nouvel opus dédié à la Vierge.

360° – Qu’est-ce que la voix d’un contre-ténor?
Philippe Jaroussky – Le contre-ténor chante en voix de tête. Tout le monde a une voix de poitrine et une voix de tête. Ce sont deux mécanismes très différents. En utilisant la voix de poitrine les cordes vocales deviennent plus épaisses. En revanche, elles s’affinent pour la voix de tête. On utilise les résonateurs de tête, c’est-à-dire les sinus, etc. Intrinsèquement, il n’y a pas de différence avec une voix de femme si ce n’est la tessiture et le timbre.

– Soyons clairs, on ne châtre donc plus les garçonnets pourvus d’un bel organe vocal?
– Non, non, non. Bien sûr que non. Quoiqu’on parle parfois de «castrat naturel». Le problème c’est que la voix de castrat naturel n’est pas utilisable sans école. En fait, c’est une voix qui peut être assez ingrate, qui est beaucoup basée sur la voix de poitrine d’un enfant.

– Aujourd’hui, les opinions sont partagées quand il s’agit de choisir l’interprète d’un rôle héroïque écrit pour un castrat.
– C’est vrai qu’il y beaucoup de querelles. Faut-il prendre un contre-ténor plutôt qu’une mezzo pour chanter Jules César, Orphée ou Hercule? Il y a de la place pour les deux et cela dépend des rôles. Paradoxalement une femme va mieux rendre le côté héroïque. La voix du contre-ténor, elle, est assez pure, angélique et évoque l’enfance. Dans des opéras écrits pour Farinelli, qui était un phénomène, il y a des airs de soprano aigu et de contralto grave. C’est-à-dire qu’il jonglait avec la tessiture et une femme pourra le chanter. A l’inverse de ces rôles héroïques, certains castrats étaient spécialisés dans les rôles féminins, donc travestis. Un contre-ténor peut les interpréter. J’ai moi-même un prochain engagement pour une œuvre entièrement chantée par des contre-ténors.

– Comment avez-vous pris conscience de votre voix?
– Je me rappelle que ma mère aimait la voix des contre-ténors à la radio. Enfant, je chantais à la maison, peut-être inconsciemment encouragé par ma mère. Beaucoup de gens me disaient que j’avais une belle voix. Ma mère hésitait à m’inscrire à une maîtrise chorale puis abandonna l’idée. J’ai mué normalement et je continuais à chanter comme ça. A 18 ans, j’ai assisté au récital d’un sopraniste incroyable, Fabrice Di Falco, et je me suis dit que je pouvais le faire. Puis j’ai rencontré son professeur de chant qui est devenu le mien. Au début, j’étais attiré par Chostakovitch et Prokofiev. Je ne connaissais pas grand-chose à la musique baroque, en plus j’avais trouvé le film «Farinelli» chiant à mourir.

– Votre carrière a connu des débuts fulgurants.
– J’ai commencé ma carrière sans savoir vraiment encore chanter en étant sur scène parallèlement à mes études. J’avais des facilités naturelles et c’était dangereux. Je me retrouvais avec des jeunes chanteurs de ma génération. Mais je n’avais aucune expérience de la scène. Je ne savais même pas mettre un pied devant l’autre. Chanter un air sur scène n’a rien à voir avec le conservatoire. J’ai appris par mimétisme: j’étais comme une éponge. Avec le recul, je me dis que j’étais inconscient de chanter si tôt le rôle de Néron. J’ai pris conscience de la difficulté de ce rôle. Périlleux, vocalement et dans le jeu. Je devais m’écarter de la folie caricaturale de ce personnage, un souverain très jeune qui a beaucoup de problèmes avec sa mère. Aujourd’hui, je ne le chanterais plus.

– Aujourd’hui, l’opéra demande une adéquation entre le physique du personnage et celui du chanteur.
– Il ne suffit plus d’avoir la voix pour avoir le rôle. C’est une dérive dangereuse. Si une chanteuse n’a pas la taille mannequin, elle ne peut plus chanter le rôle de Poppée. C’est dommage car on est en train d’éliminer des voix merveilleuses et des vraies personnalités théâtrales, parfois plus sensuelles que certaines qui ont le physique du personnage.

– On les cantonnera alors au genre du récital ou au disque.
– Oui, par exemple.

– Vous-même pourtant vous surfez sur la vague de cette «dérive dangereuse». Le disque classique se vend par ailleurs très mal.
– C’est à double tranchant. Le marketing du disque classique essaie de se rapprocher du marketing des autres styles musicaux. Il ne faut pas céder à l’excès. Je suis assez puriste et le cross-over ne m’intéresse pas. J’ai été invité à une émission de télévision, où l’on m’a demandé de chanter l’Ave Maria de Gounod. J’ai refusé de chanter cette mièvrerie. J’en ai marre d’avoir à m’excuser d’être un artiste classique ou de faire semblant de faire autre chose. Je suis convaincu que ce n’est pas en servant les pires clichés, à savoir «La petite musique de nuit» et cette lisse musique d’ascenseur, que ceux qui ne connaissent pas la musique classique l’aimeront. Provoquons des chocs. Faisons écouter «Le sacre du printemps» à des jeunes de 20 ans!

– En même temps, on voit d’un côté des intégristes de la musique savante qui méprisent souverainement le répertoire dit léger et de l’autre côté un grand public avide de productions «accessibles». Où se situe Philippe Jaroussky?
– Je pense que la meilleure solution est encore d’essayer de faire ce que l’on a envie de faire. Par exemple, moi j’ai envie de faire des incursions dans la mélodie française (poème chanté accompagné au piano, pendant français du lied allemand, ndlr.). Je pense à Debussy et à Fauré. C’est un répertoire écrit pour une voix. A part certaines mélodies qui sont clairement destinées à un type de voix en particulier, la mélodie française peut se transposer comme on veut. On peut s’approprier la tessiture. Un chanteur n’a pas envie d’être uniquement considéré comme un chanteur et un phénomène vocal mais aussi comme un musicien qu’il est. La mélodie française et le lied allemand sont un peu le Nirvana. Ce qui est beau c’est ce travail en demi teinte, dans la suggestion alors que dans le baroque, on exagère beaucoup. Il y a bien sûr le répertoire contemporain aussi, la création.

– Donc, vous avez beaucoup de travail.
– Oui, parce que à chaque saison d’opéra, il y a toujours un opéra baroque. Et en fait, en tant que contre-ténor, on a beaucoup de chance. En effet, il y a des chefs qui sont allergiques, qui ne prendront jamais de contre-ténors, alors que d’autres adorent ça. Ce côté noir et blanc est mieux que gris.

– La vie de chanteur nécessite-t-elle encore une discipline à la spartiate?
– Dès que je sais que j’ai des pauses de quelques jours, je sors. Je fais tout ce que je n’ai pas le droit de faire et ainsi je n’ai pas de remords. Enfin parfois, si, j’ai des remords… Je vais parfois en after, environ une fois par mois. Dernièrement, je suis allé en boîte à Berlin avec ma bonne copine, Marie-Nicole Lemieux (jeune diva et contralto québécoise, ndlr.), qui adore danser. J’aime beaucoup les contrastes. Et ça me rassure de me dire que je suis normal. C’est important de se défouler…

– Les chanteurs sont rarement de bons acteurs.
– Cela dépend des formations. Beaucoup de chanteurs viennent du théâtre. Moi, je ne suis pas un acteur-né, sur scène. Il me faut beaucoup de temps et c’est très laborieux au début des répétitions. C’est vrai que quand on arrive devant un metteur en scène, on se risque à faire quasi tout et n’importe quoi…Dernièrement à Berlin où le travail était passionnant, j’avais à peine dit bonjour à un autre chanteur que le metteur en scène dit: «Allonge-toi. Il va te violer. Et puis il y aura une autre nana qui va te violer aussi.» Il ne faut pas avoir de pudeur à l’opéra.

Beata Vergine, Philippe Jaroussky et l’Ensemble Artaserse interprètent des Motets à la Vierge dans l’Italie du XVIIe siècle, Virgin classics

Virtuoso Cantatas, Philippe Jaroussky chante des cantates de Vivaldi accompagné par l’Ensemble Artaserse , Virgin classics

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