Chroniques Queerona

«L’auto-confinement est une chance»

12 avril 2020

Image d'illustration

Agoraphobe, Silvan, jeune Zurichois de 27 ans, partage ses recettes de «professionnel du rester-chez-soi» pour tirer le meilleur de la période actuelle.

Pour bien des gens, la distanciation sociale n’est pas une sinécure. On craint l’ennui, la solitude. Le fait d’être chez soi à longueur de journée fait ressortir le sentiment d’être inutile et inintéressant. Mais l’auto-isolement peut aussi être une chance de comprendre que rester chez soi n’a rien à voir avec tout cela. Avec un petit coup de pouce d’internet, il y a bien des moyens de passer quelques semaines à domicile sans devenir marteau. La technologie aide, mais aussi les bonnes dispositions mentales.

«Mais c’est qui ce petit malin qui nous fait la leçon?» vous demandez-vous sans doute. Bonne question. En fait, je suis presque un professionnel du rester-chez-soi. Je souffre depuis une dizaine d’années d’un trouble anxieux agoraphobique très prononcé. En clair, cela signifie que je me sens plus à l’aise chez moi et que j’ai du mal à sortir, en particulier pour de longs voyages.

Pour beaucoup de gens, cette restriction de leur vie privée et professionnelle est si drastique qu’ils tombent en dépression. Heureusement, j’ai été épargné jusqu’à présent. En fait, je suis de si bonne humeur que quelqu’un a déjà tiré la conclusion très blessante que je ne fais que simuler. Non, cette condition est également stressante pour moi et je la subis tous les jours. Mais j’ai développé la capacité de faire face au fait de rester à la maison. Cette accusation de simulation reflète les attentes de notre société: une personne qui est obligée de passer la plupart de son temps à la maison doit être malheureuse. Mais ce n’est pas le cas.

Leçon 1: le grand monde
Si nos ami·e·s nous manquent durant le confinement, cela signifie qu’ils·elles sont important·e·s pour nous. Les conversations téléphoniques ou en ligne peuvent réconforter les personnes qui sont physiquement isolées. Des soirées ciné communes peuvent être organisées en appuyant simultanément sur le bouton lecture. Bien avant les «Watch Parties» sur Facebook, j’ai utilisé ce truc avec un ami. Nous nous sommes écrit tous les jours pendant de nombreuses années. Souvent jusque dans la nuit. Fait amusant: je ne l’ai jamais rencontré de ma vie.

On peut prendre le temps de rédiger des lettres… à la main! L’écriture la plus griffonnée est plus personnelle, affectueuse et expressive que le Times New Roman. Nous pouvons nous envoyer de petits cadeaux et des salutations par courrier. Tous ces moyens de communication ont été inventés pour réduire la distance qui nous sépare. Ne pas voir un personne ne signifie pas que vous ne passez pas du temps avec elle.

Excursus: l’ennui
L’artiste de cabaret allemand Hagen Rether a dit une fois: «L’ennui semble être l’un des derniers tabous de notre société.» Je suis d’accord. L’ennui suggère que nous n’avons rien à faire qui génère une «valeur ajoutée». C’est à peu près la pire chose qui puisse arriver à quelqu’un dans notre société contemporaine. Nous pensons alors que nous ne sommes plus indispensables. Le tabou de l’ennui peut entraîner de graves problèmes psychologiques, notamment dans le cadre d’une période de chômage.

Il serait bon de surmonter la peur de l’ennui. Peut-être par une thérapie d’exposition: exposons-nous consciemment à l’ennui. Nous voyons alors que ce n’est pas quelque chose de mauvais et nous trouvons cette étrange paix qui sous-tend cet état.

Leçon 2: le petit monde
A priori rien de plus banal: sentir une fleur, semer des graines, regarder un coucher de soleil. L’obectif est de voir et d’apprécier les «petites choses» qui nous entourent. En guise d’exercice, on peut s’astreindre à regarder un arbre ou à observer des oiseaux.

Évidemment, la lisère d’une forêt dans l’Oberland zurichois peut difficilement rivaliser avec une plage de sable blanc aux Maldives. J’aimerais bien aussi être à nouveau sur une plage. Le problème est que beaucoup de gens ne regardent même pas cette plage de près, alors qu’ils ont fait un voyage onéreux pour la rejoindre. Ils ne voient pas la chute d’eau, la chaîne de montagnes ou le désert comme des merveilles de la nature, mais comme un arrière-plan pour Instagram et comme une affirmation de leur statut.

Les personnes qui n’ont pas de lisière de forêt à proximité et qui n’ont pas la chance de posséder un jardin trouveront chez elles des choses qui peuvent nous apprendre à voir le monde de manière différente. Il est possible de capturer une autre vision des choses par l’intermédiaire de la photographie ou d’autres représentations. Ou dans des poèmes. Dans le confinement, de l’art peut aussi être créé, mais ce n’est pas une obligation.

Si notre vision des choses change, nos intérêts le peuvent également.

– On peut fabriquer des objets. Je sais par expérience qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un talent particulier pour prendre du plaisir dans les travaux manuels.
– On peut s’instruire, apprendre de nouvelles choses.
– On peut regarder des photos… au lieu d’en prendre sans cesse.
– On peut utiliser son propre poids corporel pour l’exercice physique et se passer des machines d’un club de fitness.

Et pourquoi pas un voyage intérieur? Je suis encore débutant dans l’art de la méditation, mais je suis heureux d’avoir commencé. Celui qui s’assied et médite ou contemple la nature ne fait «rien», selon notre usage du langage. Et ceux qui ne font «rien» n’osent guère l’avouer. Peut-être que cela va désormais changer.

Vous allez me dire: «Je n’aurais pas le temps pour cela». C’est peut-être vrai. Mais c’est plutôt triste lorsque cela concerne quelque chose dont on pourrait être fier. Les gens devraient avoir du temps pour cela. Surtout ceux qui savent le bien que cela peut leur apporter.

Deux choses en conclusion
Si vous ne pouvez pas quitter votre domicile en raison d’un trouble anxieux, il est bon de se sentir bien chez soi. Pour autant, développer des stratégies pour ne plus sortir du tout de son domicile est mauvais et augmente les symptômes. C’est ce que l’on appelle un «comportement d’évitement». Je ne veux encourager personne à suivre cette voie.

En outre, il serait absurde de prétendre que tout le monde peut se sentir bien en restant chez soi pendant cette période. Tout le monde n’a pas de domicile. D’autres n’ont qu’un espace étroit et bruyant. D’autres encore peuvent avoir à partager leur espace de vie avec des personnes qui leur font du mal.

Le fait de rester chez soi agit comme un catalyseur: les conflits émerges ou s’intensifient. C’est un processus douloureux mais, dans certains cas, c’est un processus qui se révélera bénéfique.

Queerona, la santé sexuelle pendant le confinement


Une nouvelle plateforme vise à rendre notre vie sexuelle plus supportable en cette période. Même physiquement isolé·e·s les un·e·s des autres, restons une communauté solidaire!

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