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Sam Bourcier: «Les militant·e·s virent vers l’individualisme et le ‘ouin ouin’»

Sam Bourcier: «Les militant·e·s virent vers l’individualisme et le ‘ouin ouin’»
Sam Bourcier. Photo: Jules Faure
Figure emblématique des queer studies françaises, militant·e·x queer et transféministe, Sam Bourcier est sociologue et membre·x d’un collectif visant à créer un centre d’archives LGBTIQ+ à Paris. Nous avons discuté avec iel.

Quand on appelle Sam, mieux vaut avoir devant soi l’après-midi. Prolixe·x, passionnant·e·x et toujours chaleureux·euse, iel déroule le fil de ses pensées avec enthousiasme et franc-parler. L’auteurx de Queer zones: la trilogie et Homo inc‧orporated: le triangle et la licorne qui pète et traducteur de Monique Wittig et Teresa de Lauretis n’a pas sa langue dans sa poche. Sam Bourcier développe une pensée unique et complexe autour des queer studies qu’iel enseigne d’ailleurs à l’Université de Lille. Alors qu’iel s’apprête à publier Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat aux Éditions Cambourakis, iel est également très investi·e·x dans le Collectif Archives LGBTQI qui lutte depuis 4 ans pour créer un centre d’archives queer physique et numérique à Paris. Nous avons discuté de son rapport aux archives et du regard qu’iel porte, du haut de ses 58 ans, sur le militantisme LGBTIQ+ actuel.

Quel est ton rapport personnel aux archives?
Sam Bourcier – Mon intérêt pour les archives est bizarre. Je ne suis pas un fétichiste des archives au sens du truc un peu poussiéreux. Ce qui m’intéresse, c’est l’archive qui n’existe pas encore, celle en train de se faire, celle que l’on fait ensemble, celle qui est performative.

En somme, le côté passé n’est pas mon angle. Je veux aussi appréhender ce que l’on fait des archives, de quelle manière on les rend vivantes notamment par les corps, par des spectacles, des podcasts, des films, etc. et comment les archives sont capables de produire des savoirs qui ne sont pas uniquement universitaires.

Peux-tu nous parler de ce projet de centre d’archives LGBTIQ+?
L’idée de créer ce centre d’archives, comme il en existe à Berlin, a vu le jour en 2000. Différents échanges avec la Mairie de Paris n’avaient alors pas porté leurs fruits. Puis  à la sortie du film 120 battements par minutes il y a 4 ans, Act Up a relancé le projet et différentes associations LGBTIQ+ se sont fédérées pour le porter.

L’idée est de créer un centre ouvert à tou·te·x·s et non pas seulement aux universitaires, avec des horaires d’ouverture pour le grand public. Nous envisageons ce centre comme quelque chose de politique en nous revendiquant du slogan «Savoir=pouvoir» d’Act Up.

«Ce sont des archives minoritaires, parfois porno. Comment quelqu’un qui n’y connaît rien taguerait-il un gode, par exemple?»

Y’a t-il des spécificités aux archives LGBTIQ+?
Oui, dans le sens où il faut avoir les compétences culturelles nécessaires pour traiter correctement les archives collectées et pour les indexer comme il se doit. Dans les archives, qui sont généralement issues de fonds légués par des personnes décédées, il y a toujours du tri, des choses qui sont jetées. Quelqu’un qui ne connaît pas le sujet jetterait par exemple des talons de chèques utilisés par Act Up pour acheter du faux sang… Et puis, on est sur des archives minoritaires, parfois porno. Comment quelqu’un qui n’y connaît rien taguerait-il un gode, par exemple?

Le Collectif travaille depuis quatre ans sur le centre, qu’est ce qui bloque sa création?
Il y a quatre ans, je n’aurais pas imaginé que nous en serions encore à chercher des financements et des locaux. Il n’y a aucune volonté politique de porter le projet et nous n’avons de cesse de rencontrer des blocages à la Mairie de Paris. En outre, il y a eu des divisions au sein des associations en présence… Mais nous continuons!

«Le résultat, c’est un agenda politique forcément incomplet et plaintif qui risque fort d’échouer et des actions minuscules et essentialistes»

Quel regard portes-tu sur le militantisme des jeunes générations LGBTIQ+?
Le numérique, l’essor des réseaux sociaux ont bouleversé nos manières de nous rencontrer, de draguer, de baiser, de faire de la politique. On a de plus en plus de mal à se retrouver physiquement pour parler et débattre, alors que ce dont nous avons besoin, c’est justement de présence physique, corporelle.

En outre, les stratégies individuelles ont supplanté l’idée de faire communauté. Cela crée une politique des identités qui tend vers l’essentialisme sur les réseaux sociaux. C’est aussi une politique de la visibilité. Les féministes LGBTIQ+ se constituent comme des individus vulnérables. Alors, on vire vers l’individualisme et le «ouin ouin». Le résultat, c’est un agenda politique forcément incomplet et plaintif qui risque fort d’échouer et des actions minuscules et essentialistes.

Enfin, ce que je vois, notamment parmi mes étudiant·e·x·s, c’est une hypercorrection. Les jeunes, pris dans des logiques privatives et de contrôle, n’osent plus parler de rien et s’autocensurent.

«Le queer invite à cesser de découper les gens en tranches et de fractionner les débats»

L’individualisme dont tu parles signifie-t-il la fin de mouvement queer?
Peut-être. Le mouvement queer a toujours été opposé à la politique des identités et contre l’individualisme néo-libéral que l’on voit aujourd’hui. Face à des logiques très identitaires, le queer invite au contraire à questionner les identités et à s’engager dans un processus de dés-identification. C’est aussi ce que propose la non-binarité en invitant à un mécanisme complexe et abstrait. J’ai longtemps eu le concept sous le nez sans le voir, alors que je me reconnais comme trans* non binaire aujourd’hui. Le queer invite à cesser de découper les gens en tranches et de fractionner les débats comme cela a été fait avec les débats sur la PMA et la GPA.