Tendances Activisme LGBT

Nous nous sommes militant aimés

8 mars 2006

De la décriminalisation à la reconnaissance du couple homo, les associations militantes ont-elles encore une raison d’être? Entre les manifestations héroïques d’hier et l’apathie apparente d’aujourd’hui, quelques réflexions de militants et d’observateurs du mouvement LGBT.

Le mot «militant» fait lever les sourcils: anachronique pour certains, futile et folklorique pour d’autres, la cote du militantisme est malmenée ces temps-ci – et pas seulement dans le mouvement LGBT. Les mouvements sociaux traditionnels semblent s’essouffler et peinent à mobiliser les énergies. Syndicats et partis politiques, par exemple, ont vu fondre leurs effectifs au cours des vingt dernières années. Démobilisation? Apathie générale? Pas sûr. Dans le même temps, les associations se multiplient à mesure que changent leurs modes d’action: des altermondialistes aux groupes de discussion en ligne ou aux «consommacteurs». Au niveau gay, les dix dernières années ont vu éclore en Suisse romande des objets associatifs aussi insolites que spécialisés, du collectif queer Bang-Bang aux Gay Nounours, en passant par Queeramnesty (affiliée à Amnesty International), la Boîte à Brigitte, des clubs de sport lesbigay et un foisonnement de communautés virtuelles, chats et blogs.
Mais revenons aux origines. Au commencement, il y avait le grand souffle militant, radical et idéaliste des années 70, à l’intérieur duquel nichait le mouvement gay. Une époque où Pierre Biner et ses camarades du Groupe homosexuel de Genève, le «GHOG», dépliaient un calicot réclamant «40 heures d’amour par semaine!» amené en douce au défilé du 1er mai, ou se greffaient sur les manifs anti-nucléaires («Ni actifs, ni passifs, ni radioactifs!»): «C’étaient des moments extraordinaires, raconte-t-il aujourd’hui, on devait être quelques centaines, mais on avait l’impression d’être une avant-garde. C’était d’autant plus exaltant que ce type d’actions était rare et que l’on prenait des risques.»

L’air du temps
Nicole Béguin, aujourd’hui vice-présidente de la LOS et co-fondatrice de Juragai, a suivi ces combats en restant un peu en retrait. Quand elle assista enthousiaste à sa première manif homo à Bâle au tout début des années 80, ce n’était pas encore en tant que militante. «Même si j’avais déjà ma copine, c’était génial. Habitant Delémont à l’époque, je ne connaissais quasiment aucun homosexuel. Chez moi, tout le monde s’investissait dans les milieux de gauche, dans la question jurassienne, dans le féminisme – rien sur mouvement homo. Pourtant, c’était dans l’air du temps.»
«Au début des années 70, les associations ont un héritage soixante-huitard fort, avec un large spectre de revendications – alors qu’aujourd’hui on se mobilise sur une cause, un objet précis. Si on veut se mobiliser sur autre chose, on devra changer d’association, remarque Simone Horat. Avec Michaël Voegtli, il effectue actuellement à l’Université de Lausanne une recherche sur les associations gay et de lutte contre le sida en Suisse. Pour eux, l’engagement n’est pas en voie de disparition, même si ses logiques et possibilités ont considérablement changé au cours du temps. «Vers 1978-1981, lorsque les premiers groupes gay apparaissent en Suisse romande, explique Michaël Voegtli, on voit que l’idée de reconnaissance des droits y est primordiale. Toutefois, il y a aussi des luttes contre le fichage policier, le certificat de bonnes vies et mœurs, contre les injustices et la domination de certains groupes sociaux, qui ne sont pas limitées à la question de l’homosexualité. On inclut l’oppression des noirs américains ou la domination de l’homme sur la femme dans une conscience politique assez large. Ce niveau de l’engagement associatif s’est modifié aujourd’hui.»
Pour, Gilles Virgili, membre du groupe d’étudiants gay et lesbiennes de l’Uni de Lausanne et de l’EPFL (EGAL), le souffle révolutionnaire de ces années manque, de même qu’une certaine candeur: «Pour vraiment s’engager, il faut avoir une attitude d’étonnement, de colère – et je pense que dans les groupes d’aujourd’hui, on l’a un peu perdue. Il y a toujours l’envie d’action, mais sans revendication de base… Frustrant? oui, complètement. Mais ça ne tient pas seulement à la cause gay. Le grand problème, c’est le manque d’alternative à la société actuelle – la résignation. De même, avec cet accent mis sur l’individualité, on ne perçoit plus l’intérêt de se mettre ensemble.»

Libération du désir
Contemplant ses années d’activisme, Pierre Biner partagerait volontiers ce constat: «Ce n’est pas comme ça que l’on imaginait l’accomplissement de la “libération du désir”. On pensait que cela aurait des conséquences dans la société, au sens où ça libérerait autre chose – et là, on s’est un peu gourés. Ces réalisations se sont muées en consommation généralisée, en société individualiste et atomisée… Peut être que la beauté était dans la lutte, que j’ai la nostalgie d’une autre société qui n’a jamais vu le jour.»
A présent, le militantisme des années 70-80 sert alternativement de repoussoir et de modèle. A 21 ans, Gilles Virgili confirme: «Le terme de militant est mal perçu par notre génération. Même si dans le groupe, certains ont envie de provoquer avec des actions un peu plus queer renouant avec le militantisme gay, une majorité de gens qui ne se définissent pas comme militants, veulent faire des activités pour eux-mêmes: se retrouver, faire des fêtes.» Pour le chercheur qu’est Michaël Voegtli, un tel engagement reste significatif. «Même en tant qu’utilisateur d’activités mises en places au sein d’une association, on défend déjà une politique de l’identité, en favorisant le fait d’être ensemble. Et cela, c’est aussi un moyen pour défendre une ou plusieurs causes, à un moment donné.»
Peut-être le militantisme combattant gay est-il entré dans une période de latence, où la maladie, la discrimination, les préjugés et la violence, s’ils demeurent au centre des préoccupations, n’alimentent plus les mobilisations d’autrefois.Lorsque l’on demande à Gilles Virgili où il puise sa motivation, c’est un autre facteur qui ressort: la visibilité. «Ça paraît bête à dire, avoue-t-il, mais depuis que j’ai pris connaissance de ma condition d’homosexuel, je me suis senti investi d’une mission, simplement parce que je peux m’engager, alors que d’autres n’ont pas cette chance.» Un appel que Nicole Béguin ressent aussi, à sa manière: «Homos ou féministes, je me sens en quelque sorte redevable aux gens qui sont sortis du rang à un moment donné. C’est comme un passage de témoin. On fait un petit bout de chemin avec ce que d’autres vous ont confié, avant de passer le relais à son tour.»

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