Genève, capitale des droits LGBTI?

L’ILGA déménage son siège de Bruxelles vers Genève. L’occasion de constater que la question d’orientation et d’identité sexuelles se font (lentement) une place dans les priorités des entités internationales.

En mai, le siège d’ILGA (Association internationale des lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels et intersexes) déménagera à Genève, selon une décision du conseil de direction prise en septembre dernier. Ce n’est pas tout: l’association va aussi devenir suisse, après avoir été belge pendant des années, deux métamorphoses qui doivent être approuvées par la Conférence mondiale d’ILGA en octobre, à Mexico.

«Un réel impact sur le reste du monde»
«Genève est la ville qui sert le mieux notre travail global pour les droits de l’homme», explique Alberto Ulises Quero Garcia, responsable pour ILGA à Genève du programme interne des Nations Unies. Il évoque aussi la volonté de s’impliquer davantage dans le mécanisme onusien. «Les décisions prises à l’ONU ont un réel impact sur le reste du monde. Il est donc logique qu’ILGA, qui compte plus de mille membres venant de 120 pays, s’installe à proximité.» A Genève, l’Association est d’ailleurs très active dans la préparation de l’Examen Périodique Universel (EPU). Instauré par l’ONU, ce mécanisme sert à passer en revue le respect des droits de l’Homme par les Etats membres de l’ONU.

ILGA joue un rôle important dans la préparation de cet Examen, aidant les ONG des pays concernés à collecter les informations nécessaires pour faire leurs recommandations et informant les Etats des recommandations des ONG. Lors de la 18e session qui a lieu du 27 janvier au 7 février 2014 à Genève, ce sont la Nouvelle-Zélande, l’Afghanistan, le Chili, le Vietnam, l’Uruguay, le Yémen, Vanuatu et la Macédoine qui ont passé à la casserole.

«On n’en fait jamais assez»
Centrales à la vie de la «Genève internationale», les agences onusiennes commencent à prendre la question LGBTI au sérieux. «Pour nous, les LGBTI sont une population- clé. La discrimination dont ils sont l’objet contribue à les rendre vulnérables au VIH, et cela nous préoccupe beaucoup», affirme Susan Timberlake, cheffe de la division droits de l’Homme et loi à ONUSIDA (Programme commun des Nations Unies sur le VIH/ SIDA). Défense de leurs droits, récolte de données sur la pandémie et mise en place de programmes d’aide sont au coeur du travail de cette agence de l’ONU qui collabore notamment avec ILGA et Arc-International.

«Le respect des droits de l’homme et l’accès aux services de santé sont intimement liés», selon Susan Timberlake qui souligne que l’ONUSIDA compte un conseiller aux questions LGBTI. Un seul conseiller? «On n’en fait jamais assez», avoue-t-elle, notant que les malentendus et les résistances persistent malgré des progrès dans certaines régions du monde. «Les gens pensent qu’on cherche à promouvoir une nouvelle catégorie de droits de l’homme alors qu’il s’agit de respecter ceux qui existent déjà. Ils imaginent aussi que défendre les droits des homosexuels équivaut à soutenir le mariage pour tous.» Susan Timberlake dénonce un débat trop politisé face auquel «nous demandons des choses simples: mettre fin à la discrimination et assurer l’accès à la santé pour tous…»

Le CICR «pragmatique»
De son côté, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) préconise une approche «pragmatique» de la question LGBTI. Conseillère genre et diversité pour le CICR, Christina Oberli explique: «Nous nous concentrons sur la dignité humaine dans le cadre des conflits armés et autres situations de violence. Si celle-ci est bafouée selon le droit international humanitaire, nous agissons. Les besoins spécifiques comme ceux des LGBTI sont pris en compte par les délégués si nécessaire, mais ne sont pas traités comme une catégorie à part.» Aucune formation en la matière n’est donc prévue. Le CICR travaillant dans des pays où les droits LGBTI ne sont pas respectés, se pose aussi la question de la sécurité des employés concernés. «Nous ne posons aucune question sur l’orientation sexuelle, mais nous attendons des délégués qu’ils fassent preuve de bon sens et nous signalent en toute confidentialité si une mission pourrait leur poser problème. Il s’agit aussi de veiller en tout temps à l’image et la réputation du CICR», souligne Christina Oberli.

Un «long chemin devant nous»
Au Haut Commissariat pour les réfugiés des Nations unies (UNHCR), Gregory Barras, senior community services officer, souligne que «le travail à accomplir en termes de sensibilité aux LGBTI est énorme». Le HCR a mis en place des formations à la diversité sexuelle il y a deux ans, «mais il est difficile de trouver des financements. Les donateurs ne comprennent pas forcément l’utilité de ces programmes alors qu’il y a un réel manque de connaissances sur cette question.» Pour Gregory Barras, être formé à reconnaître les risques auxquels sont exposés les LGBTI est crucial. «Victimes de violences de la part de leur communauté et de leur famille, leur vulnérabilité nécessite une ligne de conduite et des mesures spécifiques», énoncées d’ailleurs dans des directives inédites datant de 2008 et actualisées en 2012 (voir encadré).

Le HCR travaille avec des organisations locales et tente, selon Gregory Barras, de sensibiliser les employés même dans des pays qui appliquent des lois ouvertement homophobes. «L’expérience aide à gérer les oppositions avec diplomatie pour pouvoir agir. Aucun Etat ne nous a pour l’instant empêchés de faire avancer la discussion autour des droits LGBTI», note-t-il. Et de conclure: «Il y a encore beaucoup de travail mais au niveau international, il y a une vraie volonté d’avancer.» Encore faut-il que les belles déclarations qui sortent du Palais des Nations se traduisent par des actes permettant à chacun de vivre dans la dignité. Oui, le chemin est encore long.

Genève, centre du lobbying

La cité de Calvin est le carrefour mondial du droit conventionnel.

«Travail de terrain et lobbying sont inséparables. Pour faire une différence à grande échelle pour les réfugiés qui se battent pour survivre dans un contexte homophobe abominable, il faut passer par le lobbying – donc, aller à Genève», affirme Neil Grungras, directeur exécutif d’ORAM (Organisation pour le refuge, l’asile et la migration) qui fait du lobbying pour les réfugiés LGBTI depuis San Francisco. Un bureau à la rue des Pâquis à Genève? «C’est notre rêve ! Genève est au coeur de la politique internationale concernant les réfugiés. Non seulement elle accueille le siège du HCR, mais elle est un lieu de rendez-vous des ONGs et des gouvernements du monde entier. Pour nous, Genève et New York sont deux mains qui construisent ensemble !», dit-il avec enthousiasme.

Une grosse machine
Deuxième centre des Nations Unies dans le monde après le Siège de l’Organisation à New York, Genève y accueille en effet deux tiers de ses activités. Plus de 1600 employés y travaillent pour plus de 8000 réunions chaque année. Par ailleurs, environ 250 organisations non gouvernementales (ONG) sont installées dans la cité de Calvin. Parmi les plus anciennes, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR, 1863) ou l’Union européenne de radio-télévision (UER, 1950).

De l’enfer du Cameroun à Genève

Pour les LGBTI qui fuient leur pays suite aux persécutions, la vie à Genève tient du paradis sur terre. Le témoignage de Lalie, une Camerounaise de 45 ans.

Lalie (prénom d’emprunt) est une survivante. Une survivante des viols, réguliers, collectifs, commis notamment par la police pour lui montrer «comment doit vivre une vraie femme». Une survivante de l’isolement, celui de sa communauté et de sa famille qui l’a internée de longs mois pour essayer de la «guérir» de sa «folie» et de ses «pouvoirs» – elle était soupçonnée d’être une sorcière. Une survivante de la torture, morale et physique: Lalie porte encore les traces des fers qu’on lui a faits porter pendant des mois aux chevilles et aux genoux; elle a été insultée, humiliée, battue, persécutée. «A partir de mes dix-sept ans, je n’ai pensé qu’à quitter le Cameroun. Hélas, je n’en avais pas les moyens. Je vivotais chez des amis, je faisais des petits boulots… J’ai même dormi dans la rue.» Lalie essaye plusieurs fois de se suicider, «mais je ne devais pas employer les bonnes méthodes, je n’ai jamais pu aller jusqu’au bout.» Son enfer dure jusqu’à sa rencontre avec sa compagne, une Suissesse qui a une entreprise au Cameroun. «Elle m’a dit: fuis, ta vie est en danger. Et elle a réussi à me procurer un visa professionnel de trois mois pour la Suisse.»

Lalie a 43 ans et découvre le bonheur de «marcher dans la rue sans être agressée, menacée, insultée. On n’est pas rejeté pour ce qu’on est, on peut vivre comme n’importe quel être humain. J’avais toujours eu une image positive de la Suisse. Je n’ai pas été déçue: c’est un pays extraordinaire. » Miraculée, Lalie qui vit à Genève a désormais un voeu tout simple: «trouver un emploi et vivre tranquillement. Comme tout le monde.»

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