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Violences domestiques: Parlons-en!

Violences domestiques: Parlons-en!
Il n'y a pas que les hétéros qui s'en prennent plein la figure. Entre conjoints gays aussi, la violence physique ou verbale blesse, humilie et détruit. Enquête sur un sujet tabou.

Ouvrez votre ordinateur et tapez «femmes» et «violences domestiques» sur le moteur de recherche Google: vous trouverez quarante-deux millions de pages. Si vous remplacez le mot femmes par le mot gay, vous ne trouvez que deux millions de résultats qui datent au maximum de 2007. Par ailleurs, du côté de l’Unité de médecine des violences de l’hôpital du CHUV à Lausanne, Nathalie Romain affirme voir «très peu de personnes homosexuelles victimes de violences dans le cadre de leur couple». Pourtant, cette médecin légiste, responsable de la consultation, a vu passer 573 victimes dans son service en 2011, et la confidentialité qui entoure leurs témoignages devrait «permettre aux gens de parler facilement». Quant au très sérieux Office fédéral de la statistique il ne détaille pas, dans ses statistiques concernant les violences domestiques, si elles ont été commises dans le cadre d’un couple hétérosexuel ou homosexuel. Christophe Dubrit, chef de service du centre LAVI (Loi sur l’aide aux victimes d’infractions) dans le canton de Vaud, souligne que ces cas ne sont pas mis en évidence dans les statistiques que le centre transmet chaque année à l’OFS. «Pourtant, notre équipe rencontre parfois ce phénomène particulier.» Comment expliquer le silence qui entoure cette forme de maltraitance?

Surmonter la honte
On peut d’abord imaginer qu’il est difficile de faire admettre que la violence domestique puisse concerner deux hommes ou deux femmes, alors que le schéma habituel est celui de l’homme agresseur et de la femme victime. Ensuite, si certaines victimes n’osent pas parler, c’est qu’elles n’ont jamais fait leur coming-out. «Ces personnes ont de la peine à expliquer leur situation, même à un médecin», souligne Serge Guinot, psychothérapeute depuis 16 ans à Genève et spécialiste de la violence domestique envers les hommes. Les gays doivent aussi surmonter la honte qu’ils éprouvent à être victimes de violences. «L’idée qu’un homme puisse subir est tout simplement impensable. C’est un tabou énorme, une sorte d’omerta», souligne le psychothérapeute qui oeuvre depuis quatre ou cinq ans pour que les mentalités peur qu’ils demandent une consultation anonyme et par téléphone. Je suis souvent le seul à être au courant en dehors du couple», affirme-t-il. Serge Guinot reçoit par ailleurs très peu de personnes homosexuelles. «Près de neuf sur dix sont hétéros», détaille-t-il.

Prisonniers d’une danse infernale
Hétéros ou homos, le cercle vicieux est le même: tensions, explosion, et réconciliation – la fameuse phase «je ne recommencerai plus». Mais la violence atteint différemment les uns et les autres. «Les hommes ont de la peine à reconnaître qu’on les maltraite physiquement. Ils sont plus sensibles à la violence psychologique que les femmes. Ce qui leur fait mal, c’est d’entendre qu’ils ne sont pas virils, qu’ils ne gagnent pas assez, et j’en passe», raconte Serge Guinot. Il suppose qu’au sein des couples gays, la violence peut être attisée par une jalousie très présente du fait de la facilité à trouver des lieux de rencontres pour un «quicky» (relation sexuelle rapide, ndlr). Et si l’on en croit le témoignage recueilli pour ce dossier, les femmes ne sont pas en reste en matière de jalousie… Pour aider ces couples qui se déchirent, Serge Guinot milite pour une meilleure connaissance des milieux gays. «Pour accompagner quelqu’un, il faut comprendre son monde et sa manière de penser». En revanche, il est opposé à l’idée de créer une infrastructure spécifique pour ce problème. «Cela stigmatiserait encore plus les homosexuels». Après seize ans de pratique, il avoue que la capacité de l’être humain à humilier et briser l’étonne encore. «Une fois que l’on entre dans la danse, on en est prisonnier», dit-il. Et parfois, à la fin de cette danse, il y a la mort. C’est ainsi qu’en Espagne, un gay de 34 ans a été poignardé à mort par son mari en avril 2009. Au fond, peu importe que l’on soit homo ou hétéro: la violence détruit l’amour, détruit le respect. Et parfois, détruit toute une vie.

Géraldine

Police, hôpitaux, tribunal: à trente-cinq ans, Géraldine a connu à deux reprises le cercle infernal de la violence domestique.

«C’est à travers Vanessa que j’ai fait mon coming-out, à l’âge de vingt-huit ans. Elle était sublime, mais sa situation n’était pas simple. Vanessa sortait encore à moitié avec son ex, un homme. Elle était paumée et me faisait subir sa jalousie maladive. Quand tu sors pour la première fois avec une nana, ce n’est déjà pas facile de trouver ses repères, mais là… Je ne pouvais plus parler ni à un homme, ni à une femme, sous peine de provoquer sa fureur. Les violences ont commencé sept mois après le début de notre relation. Un soir, voyant que je saluais quelqu’un à la sortie du MAD, Vanessa a commencé à hurler en fracassant des bouteilles contre un mur. Chez moi, je pensais être à l’abri, mais elle est entrée par effraction dans mon appartement et a tout cassé. Résultat, j’ai appelé police secours. Dans les semaines qui ont suivi, les flics se sont retrouvés chez moi plus d’une fois: lors des deux ans qu’a duré notre relation, Vanessa m’a cassé une côte, les doigts et la main. En m’insultant, en m’humiliant, c’est aussi mon cœur et mon âme qu’elle a brisés. Elle parvenait toujours à me convaincre qu’elle ne recommencerait pas et toujours, elle recommençait. Je me sentais impuissante face à sa violence psychologique et je ne voulais pas répondre à ses coups, de peur de lui faire mal. En attendant j’allais si mal, moi, qu’il me fallait ingurgiter chaque soir une demi-bouteille pour tenir le coup. J’ai fini par avoir tellement peur d’elle que des amis se relayaient pour éviter de me laisser seule. Pour mon entourage, que ce soit une femme et non un homme qui me maltraite n’a eu aucune importance. Ce qui comptait c’est que moi qui avais l’air forte, j’étais anéantie.

Plusieurs années et plusieurs relations normales plus tard, je suis tombé sur Clémentine. Mère d’un enfant en bas âge, séparée… Je ne pensais pas que ce soit possible, mais sa jalousie était encore plus destructrice que celle de Vanessa. Humiliations. Insultes. Manipulation. Empoisonnement, lors duquel j’ai failli perdre mes cheveux. Pour m’en sortir, j’ai tout essayé: me réfugier dans le travail, faire de la thérapie de couple… Clémentine n’a cessé de me répéter que le problème, c’était moi. Je me suis profondément remise en question et j’ai fini par me demander si en effet, il n’y a pas quelque chose en moi qui provoque tout cela. Ces deux histoires ont fini devant les tribunaux: il a fallu qu’un juge leur interdise de m’approcher pour qu’elles cessent de me harceler. Et moi, il m’a fallu me débarrasser de cette passion toxique pour elles pour qu’enfin, elles n’aient plus d’emprise sur moi. Je suis maintenant en couple avec une femme, tout se passe bien… mais je suis devenue très méfiante. J’ai l’impression que de nombreuses lesbiennes ont subi des violences ou des abus qui les empêchent de construire une relation équilibrée».

Marc

Marc* est français, il vit actuellement entre Lyon et Paris, mais n’est pas prêt de retourner à Nice, la ville où tout a basculé dans sa vie lorsque son ami a commencé à le battre.

«Je ne viens pas du Sud. Pourtant un beau jour j’ai décidé de tout plaquer à Lyon pour rejoindre mon petit ami à Nice. Comme ça, sur un coup de tête. C’était au début des années 2000, j’avais trente-deux ans. Professionnellement indépendant, cela ne me posait pas vraiment de problème. Au début, tout allait bien. Nous vivions une relation passionnelle, cela me convenait très bien. Il m’avait trouvé le surnom de «petite pute» et ça nous faisait bien rire. Nous sortions beaucoup dans le milieu gay et je me suis rapidement fait des amis. Il faut dire que j’ai pas mal de succès auprès des mecs… Je draguais un peu en boîte, mais pour moi c’était surtout un jeu de séduction avec lui. Un soir où j’étais sorti seul, il m’attendait quand je suis rentré. Il était énervé que je rentre si tard. Le ton est monté et il m’a poussé violemment en me traitant de sale petite pute. J’ai gueulé en l’avisant de ne plus jamais se comporter comme ça avec moi. D’un coup, il s’est mis à pleurer et m’a demandé pardon. Je pensais que le sujet étais clos.

Notre relation a continué comme avant jusqu’à cette fameuse nuit où nous sommes sortis ensemble. J’étais de bonne humeur et plaisantais avec tout le monde. A un moment, il est arrivé comme un fou, m’a tiré violemment par le bras en me disant «On rentre maintenant». Il avait dans le regard cette lueur enragée que je n’avais jamais vue auparavant. En voiture, on s’est engueulés et je lui expliqué à quel point sa jalousie était irrationnelle et foutait tout en l’air. Arrivés à la maison, il était dans une colère noire, m’a empoigné par les épaules et m’a projeté contre le mur. Ma tête a cogné très fort, j’étais abasourdi. Je n’ai même pas été capable d’essayer de me défendre, j’étais paralysé par la peur. Alors il a commencé à me rouer de coups en m’insultant et en hurlant que je n’étais qu’une sale s’arrêterait jamais. J’ai vraiment cru qu’il allait me tuer. D’un coup, il m’a lâché et est parti se réfugier dans la cuisine en pleurant comme un enfant blessé. Moi, j’étais effondré, ramassé contre le mur et je me tenais le visage entre les mains. Je n’arrivais pas à pleurer, j’étais complètement choqué. Il est revenu en me suppliant de le pardonner, m’a pris dans ses bras et m’a emmené au lit. J’étais pétrifié, absent. Je n’ai pas fermé l’oeil de la nuit, j’avais mal partout. Il n’arrêtait plus de pleurer et cherchait du réconfort auprès de moi, je restais de marbre. Le lendemain matin, j’ai attendu qu’il parte travailler pour m’enfuir. J’ai roulé en voiture avec la seule idée d’aller voir mon père que je n’avais pas vu depuis des années. Là, les larmes sont montées. Je ne voyais presque plus la route, tellement je pleurais. J’ai fui Nice, terrorisé à l’idée qu’il me retrouve et me tue. De retour à Lyon, j’ai commencé à me prostituer, alors que je ne l’avais jamais fait avant. Comme pour légitimer toutes les fois où il m’avait traité de petite pute. Je ne l’ai plus jamais revu, mais j’en rêve encore souvent.»

* prénom d’emprunt
Témoignage recueilli par Sebastian Le Bor