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TCA chez les hommes queer: le poids des stéréotypes

TCA chez les hommes queer: le poids des stéréotypes

Souvent décrits comme féminins, les troubles des conduites alimentaires (TCA) concernent pourtant les hommes et notamment les gais et les bis/pans. Parlons-en sans faux-semblants.

«Je scrute les défauts
Je me trouve plus beau dans le noir
Ma peau recouvre mes os
Je brise mon corps
Chaque jour un peu plus fort
Je n’suis encore
Que dégoût et remords
J’essaie de garder le contrôle
D’un reflet qui dérange
Mes gestes deviennent hors de contrôle
Je sens qu’la vie me mange
Ce soir je me suis retrouvé sur le fil du rasoir
Je sais qu’tu m’as dit d’arrêter, mais je n’peux plus me voir
C’est pas joli c’que j’fais pour maigrir
À genoux sur le sol
Faut qu’j’arrête, je n’vais pas m’en sortir»
 
Dans sa chanson Contrôle, le chanteur Marius évoque l’anorexie sans fard ni romantisation. À l’instar de Sam Smith, qui a longtemps souffert de boulimie, le jeune artiste lyonnais est un des rares à lever le voile sur ce sujet si difficile que sont les TCA chez les hommes queer. Difficile, parce qu’il s’agit de maladies qui sont porteuses de non-dits. Difficile, aussi, parce qu’elles sont généralement pensées comme féminines et que les hommes concernés ont parfois du mal à simplement réaliser qu’ils en souffrent.
 
Le Dr Marco Solcà, psychiatre et chef de clinique aux Espaces de soins pour les troubles du comportement alimentaire (ESCAL) aux HUG évoque le poids des représentations: «Les premières descriptions de l’anorexie par Richard Morton au XVIIe siècle évoquaient aussi bien les hommes que les femmes. Puis, la psychiatrie en a fait une maladie essentiellement féminine. Jusqu’au DSM-4[1] c’est-dire jusqu’en 2015, l’aménorrhée – ou l’absence des règles – faisait partie des symptômes, écartant ainsi les hommes cisgenres du diagnostic. Pourtant, les hommes représentent 10% à 30% des personnes concernées, et parmi eux, les hommes gais ou bisexuels sont surrepresentés.» De fait, selon les études, ces derniers sont 2 à 8% à être affectés par des TCA, quand ce sont seulement 0,3 à 2% des hommes hétéros.
 
Ces chiffres ne sont pas surprenants. En effet, les hommes queer sont particulièrement exposés à des facteurs de risque tels que le harcèlement, les discriminations/le rejet social ou familial, le stress minoritaire ou encore, parfois, l’homophobie intériorisée. Ceux-ci induisent une faible estime de soi et un besoin de reprendre le contrôle qui font le lit des TCA. En outre, si ces troubles sont multi-factoriels, l’exposition répétée à des images de corps «parfaits» (entendre minces, musclés et jeunes) véhiculées par les réseaux sociaux pourraient fragiliser davantage cette population – et on sait combien les médias gais ont tendance à partager ce type de représentations.
 
La valorisation du physique au sein de la communauté gaie, notamment sur les apps de rencontres peut, de même, exercer une forme de brutalité et participer au développement de TCA. C’est ce que souligne Mickaël Worms-Ehrminger, docteur en santé publique et recherche clinique, qui a lui-même souffert de TCA pendant plus de quinze ans: «Sur les applications de rencontres, les échanges peuvent être particulièrement violents. Tu reçois parfois immédiatement des commentaires tels que “Tu es trop moche, pourquoi tu m’écris?” Certains vont se foutre royalement de telles remarques, mais d’autres, soit parce qu’ils ont une prédisposition, soit parce qu’ils sont déjà dans le trouble, seront fragilisés sinon confortés dans leurs comportements anorexiques ou boulimiques.» Dans une tribune parue dans Slate, en 2020, le journaliste Fabien Jannic-Cherbonnel écrit: «À mon sens, il existe bien une mise à l’écart systémique et grossophobe des corps des hommes gais et bi qui ne répondent pas à la norme.». Il poursuit: «Je pense aux quelques fois où un plan cul a regardé mon corps d’un air déçu ou à cette fois où un date m’a dit qu’il fallait que je me mette au sport pour devenir “healthy”.»
 
Des maladies qui tuent
Malgré les chiffres et les facteurs culturels et environnementaux, le mal fait par des siècles de psychiatrie patriarcale est bien là, et la plupart des hommes gais, bis, et pans atteints de TCA reste invisible. Alors, méconnaissance, déni et tabou s’auto-entretiennent avec des conséquences parfois dévastatrices. Romana Chiappini, psychologue ABA au sein de l’association Anorexie et Boulimie à Lausanne signale ainsi: «Les hommes ont peut-être davantage de difficultés à se reconnaître comme souffrant d’un trouble du comportement alimentaire, car c’est une maladie étiquetée comme féminine. Et, ceux qui se reconnaissent dans ces troubles ont sans doute davantage de difficultés à en parler et à se faire aider. Alors qu’il s’agit déjà de maladies marquées par la honte, il existe une vraie tendance à ne pas en parler, à ne pas consulter, ce qui occasionne souvent un retard de prise en charge.» À ce propos, Marco Solcà insiste: «Plus on consulte tard, plus le piège se referme. L’anorexie non prise en charge est une maladie qui tue, 10% des patients en décèdent, moitié par suicide, moitié par dénutrition.»
 
Mickaël Worms-Ehrminger raconte aussi comment les représentations empêchent la prise de conscience chez les proches: «L’image des TCA, c’est une femme hyper maigre ou qui se fait vomir. Alors, lorsque les gens autour de soi voient des symptômes pourtant évocateurs chez un homme, ils ont davantage de mal à se dire que ça pourrait être ça et à émettre des signaux d’alerte. Même lorsque j’en ai parlé à mon médecin traitant, il a semblé trouver cela totalement farfelu.»
 
Des signes qui doivent attirer l’attention
Pourtant, les symptômes sont relativement les mêmes que chez les femmes, comme l’explique Romana Chiappini: «On retrouve une forme d’obsessionalitié concernant la nourriture, le poids et l’image du corps. Ces préoccupations occupent alors beaucoup de temps et génèrent une grande souffrance. Il peut aussi y avoir une pratique sportive intense.» Elle ajoute, à l’usage de la famille et des amis: «Les proches pourront être vigilants à des signes comme une grande préoccupation pour les aliments, les calories, les recettes; des pesées fréquentes; un isolement et un retrait social; des changements dans les habitudes alimentaires; et l’apparition d’un discours plus critique autour du corps.» À cela, Marco Solcà ajoute «une perte de poids rapide et importante» et «un désinvestissement sexuel, sinon une impuissance».
 
Mickaël Worms-Ehrminger rapporte une spécificité masculine: «Chez les femmes, l’anorexie semble être avant tout non pas une peur de grossir mais un désir de maigrir. Il semble que chez les hommes, d’après les rares études sur le sujet, il y ait davantage une espèce de phobie du gras et un désir de prendre de la masse musculaire.»

Ce sont ainsi des troubles moins connus qui se font jour. Il s’agit notamment de la dysmorphie musculaire décrite comme une perturbation de l’image corporelle qui induit une dépendance à la musculation ainsi que l’adoption de comportements alimentaires visant à «sécher», avec par exemple des régimes hyperprotéinés et pauvres en calories. On se gardera pour autant de généraliser. Mickaël Worms-Ehrminger témoigne ainsi d’un tout autre vécu: «Ce qui m’intéressait, c’était mon poids et non l’image du corps. Mon corps, pour moi, il n’existait pas. Perdre du poids devient alors une sorte de récompense et cela s’auto-alimente.» Jusqu’à, pour Mickaël, en venir à peser une petite quarantaine de kilos pour 1m80.
 
Comment réagir, alors, lorsque l’on voit un ami se consumer à petit feu? Dans nos communautés où la famille choisie remplace souvent la famille de sang, le savoir peut être crucial. Romana Chiappini conseille: «Il ne faut pas aborder la question de manière frontale, ne pas faire de commentaires ou de critiques sur la manière qu’a la personne de s’alimenter. Pour autant, il ne faut pas faire comme si de rien n’était et il convient de parler à la personne du souci que l’on se fait à son sujet et de l’inciter à consulter un professionnel de santé. Il faut aussi se rappeler que les TCA n’ont rien d’une question de volonté et qu’il ne sert à rien de dire à la personne de faire des efforts.» Elle conclut: «On peut se sortir des TCA. Avec une aide adaptée, parfois longue, on peut réellement en guérir.» 
 

[1] Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (également désigné par le sigle DSM, abréviation de l’anglais: Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) est un ouvrage de référence publié par l’Association américaine de psychiatrie (American Psychiatric Association ou APA) décrivant et classifiant les troubles mentaux.