Damian Sainz organise le Cineclub cuir, La Havane 2018

Le «cuir» dur à Cuba

Un jeune réalisateur cubain passé par la HEAD, à Genève, fait vivre l’activisme queer («cuir») aux manettes d’un ciné-club itinérant. Chronique d’un retour au pays natal, où la libre association est toujours illégale.

Le 14 février dernier, la fête de l’Amour (et de l’amitié) prenait des allures d’événement national. Partout, du barrio Centro aux rues blindées de la Vieille Havane, on se félicitait mutuellement. Ce joyeux chaos gonflé de ballons-cœurs et de gâteaux en surpoids faisait vaguement oublier la constante pénurie des magasins d’alimentation, celle de l’usure du peuple par la faim. Ce soir-là, au Cineclub Cuir, l’occasion était toute trouvée pour parler d’amour(s), questionner ses formes et les réinventer. On débattait «affects» et «utopie anale».

Converser sans limites
Ce rendez-vous mensuel cuir («queer» dans sa version cubanisée) qu’organise depuis une année Damian Sainz, documentariste de 32 ans passé par la très réputée école de cinéma latino-caribéenne EITCV puis par la HEAD de Genève en 2015, avait lieu cette fois-ci dans un petit studio de tatouage. Dans l’espace débordant jusque dans la rue, sans plus pouvoir s’asseoir, on croisait tous les âges. Des femmes, en majorité, et même une poignée d’enfants. A la fin de la projection, comme à chaque séance, une conversation libre s’est inventée, preuve publique que le personnel est politique.

Projection du film The Watermelon Woman de Cheryl Dunye au cineclub cuir, 2018

«On vient au ciné-club pour faire communauté, se connaître, dans un espace sécure », explique Diarenis, activiste co-fondatrice du collectif afro-féministe Nosotrxs, elle-même invitée à faire goûter les promesses créatives d’une alternative végane, à partir du «peu qu’il y a à disposition » sur une île où un repas sans viande n’est pas un repas. Sa partenaire Nancy, artiste locale, précise: «Des initiatives ont existé par le passé mais il manquait un territoire pour s’associer. Ici, je sens l’intention des gens au débat, chaque fois plus polémique. Des thèmes délicats sont mis en lumière, ces entrechocs sont constructifs et les gens reviennent, toujours plus nombreux.»

L’itinérance en étendard
Dans un pays où l’activisme est vilipendé, étouffé dans la surveillance, le Cineclub Cuir déploie des narrations audiovisuelles queer (mais pas que) introuvables sur place, sans compter que l’accès à internet – et donc aux données extérieures- est pour le moins balbutiant. La 3G, disponible depuis quelques mois seulement, s’acquiert à prix exorbitant. Le wifi n’est accessible dans des hôtels et quelques parcs publics qu’en grattant des cartes de connexion jetables, achetées sous le manteau à des revendeurs.

Damian prépare une projection en plein air, 2018

Convoquant Marx non sans ironie anticapitaliste, Damian Sainz tient à ce que dialogue militant par le cinéma «erre dans La Havane sans lieux fixes, un peu comme un fantôme», «comme ce fantôme (le communisme) qui courait à travers l’Europe ouvrière du 19e siècle». Un lieu critique qui embrasse ce qui dérange, itinérant, ouvert constamment à d’autres publics. Comme dans l’approche documentaire qui l’anime, «le cinéclub est organique et fonctionne au moteur de l’inattendu».

Rentrer
«Ici, je me sens fort. Ou plutôt, je me rends fort». Damian Sainz est revenu. D’abord par nécessité, sans un rond, sans mec, sans travail, après trois années passées entre Montréal, Genève et Madrid. Cette expérience du «premier monde», si elle est une bouffée d’air à la vie insulaire sous cloche socialiste, se heurte assez vite au fracas des désillusions, «à la normativité, à l’homo-normativité». Noir. Cubain. Etudiant pauvre. Pas de château en Espagne. «Pendant longtemps j’ai désiré l’Europe. Mais si t’es immigré illégal, de quelle liberté tu profites?

Le public au cineclub, La Marca, Habana 2019

Ces ersatz d’utopie qu’il n’y avait pas à Cuba impliquaient de vivre dans un lieu pourri en travaillant 16 heures par jour, sans pouvoir participer aux choses qui m’attiraient». Damian rencontre une vulnérabilité qu’il n’a jamais connue auparavant. Aujourd’hui, il vit dans la rue où il a grandi, chez sa mère. Celle qui lui a dit que «le grand saut, ce n’était pas tant de partir que de revenir», apaisant les angoisses qui font passer les retours pour des défaites. De l’activisme à l’éco-féminisme, il décide de mettre à profit ses tribulations européennes au profit d’une Havane électrisée. Son pays vit un moment de changements, aussi contradictoires soient-ils, notamment depuis la fin de l’embargo américain. Il monte le ciné-club pour agir localement et se sentir affecté en retour par les autres.

Faire soi-même
«Depuis mon retour, j’ai comme mantra de ne pas attendre qu’on fasse les choses à ma place, d’arrêter de chercher ailleurs ce que je peux construire dedans à tous niveaux, du travail à la création, jusqu’à mes amants». Cet élan conscientisé sur ses terres s’inscrit en réponse réponse radicale contre «la relation que nous avons, en tant que société civile, avec L’Etat». Le cinéaste critique l’idéalisation de la révolution cubaine, celle qui a rendu les individus éternellement redevables à ceux qui ont combattu en leur nom, au pouvoir. «Ces narrations sociales alimentent des attitudes d’attente, une déférence au paternalisme, qui empêche de s’envisager soi-même en mesure de changer quoi que ce soit.» Il remarque qu’avec le développement des réseaux sociaux, il sent un vent contestataire dans la communauté lgbtq+, depuis que l’initiative du mariage égalitaire a finalement été retirée de la nouvelle Constitution approuvée par référendum le 24 février dernier.

Utopies anales
Si le ciné-club est une poche fraîche de lutte autodidacte – et elle n’est pas la seule – le cuir en est l’outil, fortement intersectionnel, frondeur, célébrant les corps et les affects différents «pour arrêter d’agir et de s’envisager comme des victimes». Damian Sainz préférera d’ailleurs dire que «queer» n’est rien que l’on soit vraiment. Il préfère le conjuguer en verbe d’action. «On n’a pas encore queerisé. Le queer est un fantôme ou un fantasme (ndlr: c’est le même mot en espagnol) qui peut nous pousser à créer autre chose. Mais l’idée est de commencer à être actifs, à générer de l’utopie. Vamos!»

Et cet horizon pourrait bien être anal. C’est ce qui se disait ce soir-là, au fond de la Vieille Havane. «Le cul est habituellement vécu comme un territoire abject. Mais il démantèle tant de choses quand tu t’y attardes ! On a un rapport très fermé à la production du plaisir. Or, ça commence peut-être par là? Ouvrir, briser cette limite. Se confronter vraiment à ce qui dirige nos désirs. Il faut sortir le cul de l’anus à proprement parler, pour le placer dans la bouche et parler depuis lui, parler encore plus fort!» Pratiquer la «déCULonisation».

Laisser un commentaire

*

À lire également