Seoul Queer Culture Festival 2017

En Corée, des luttes LGBT en plein essor

Législation poussiéreuse, opinion publique conservatrice, culture populaire ou underground et très secrète Corée du Nord: Quelle est la place des personnes LGBT* dans la société coréenne contemporaine? Tour d’horizon d’un pays en pleine mutation.

Grâce aux Jeux Olympiques d’hiver de Pyeongchang en février et à la rencontre entre les dirigeants des deux Corées au Sommet inter-coréen d’avril, cette année 2018 aura attiré les yeux du monde entier sur le pays du «Matin calme». Tandis que les médias traditionnels se sont davantage intéressés à l’évolution des relations diplomatiques entre les deux Corées et (le peu diplomate) Trump, les médias LGBT* ont quant à eux profité des JO pour révéler l’identité des quelques athlètes gays venus défendre les couleurs de leur pays et par la même occasion celles du drapeau arc-en-ciel. Pourtant, la situation des personnes LGBT* en Corée demeure le grand sujet oublié de ces événements, boudé par les médias occidentaux.

Droits LGBT en berne
Aujourd’hui la Corée du Sud est désormais la onzième puissance économique mondiale d’après les estimations du FMI, son PIB représente le double de celui de la Suisse. En cinquante ans, le dragon asiatique a connu une croissance économique spectaculaire que nombre de leaders occidentaux lui envieraient. Bien que le pays soit un modèle unique de développement, les droits de l’Homme et particulièrement les droits des personnes LGBT* demeurent en berne. Si l’homosexualité n’est pas illégale en Corée du Sud, l’interdiction de l’homophobie et de la transphobie n’est pas spécifiquement mentionnée par la Constitution et les comportements ou propos homophobes ou transphobes ne sont pas punis par le Code pénal coréen. Toutefois, l’orientation sexuelle est comprise dans la norme anti-discrimination de la Loi sur la Commission nationale des droits de l’homme et dans plusieurs ordonnances locales. Jugeant ce dispositif insuffisant, le Conseil des droits de l’Homme des Nations unies a invité la République de Corée à adopter une législation antidiscriminatoire plus complète et plus compréhensive qui comprendrait l’OSIG et s’appliquerait explicitement à toutes les sphères de la vie. En effet, stigmatisation et discrimination fondées sur l’OSIG sont monnaie courante dans la péninsule coréenne. En mai 2017, un soldat a été suspendu de ses fonctions et envoyé pendant six mois en prison après avoir été reconnu coupable de relation homosexuelle.

Le soldat a été accusé en vertu de la loi militaire qui interdit au personnel militaire de s’engager dans une activité sexuelle consentante avec une personne de même sexe. Dans un pays où le service militaire est obligatoire, l’armée mène une véritable chasse aux homosexuels et n’hésite pas à procéder à des interrogatoires particulièrement dégradants pour identifier les gays au sein de ses troupes. Après avoir été successivement pointé du doigt par Amnesty, ILGA et les Nations Unies, le gouvernement sud-coréen a finalement décidé d’étudier cette disposition pour le moins homophobe sans pour autant préciser quels changements seraient ou non effectués. Depuis, c’est plus de 32 hommes qui ont fait l’objet d’une arrestation, la disposition étant toujours en révision. Alors que Taïwan est en bonne voie pour devenir la première nation d’Asie à légaliser le mariage homosexuel d’ici 2019, le mariage ou d’autres formes d’union légale ne sont pas disponibles pour les partenaires de même sexe en Corée. Cependant, les militant·e·s LGBT* gardent espoir qu’un futur projet de révision de la Constitution prévoie une forme d’union pour les homosexuels. Si tel est le cas, les deux tiers du Parlement coréen devront s’exprimer en faveur de cette modification, ce qui est peu probable. Concernant les droits des personnes trans*, les tribunaux coréens développent, depuis plus de 20 ans, un nombre important de jurisprudences. En 2013, le tribunal du district de Séoul a autorisé cinq FTM à s’enregistrer légalement comme homme dans tous documents juridiques sans passer par une opération de réassignation de genre. C’est seulement en 2017 qu’un arrêt similaire sera rendu à propos d’une femme trans*. Bien que cette condition chirurgicale ne semble plus appliquée par la majorité des tribunaux coréens pour obtenir un changement de genre officiel, d’autres exigences strictes et discriminatoires restent d’actualité, entre autres être célibataire, sans enfants, avoir plus de 19 ans et parfois même encore obtenir le consentement des parents (peu importe l’âge de l’auteur·e de la demande). De plus, dans l’hypothèse d’un changement de sexe, les diagnostics psychiatriques, les thérapies hormonales et les interventions chirurgicales ne sont pas couverts par le régime national d’assurance-maladie, si bien que les personnes trans* doivent assumer elles-mêmes le fardeau de frais médicaux souvent dispendieux.

(In)existant·e·s?
«Je n’aime pas l’homosexualité», dévoilait le président sud-coréen Moon Jae-in lors d’un débat télévisé en avril 2017, une prise de position qu’il n’est pas le seul à partager puisque la majorité de la population coréenne y adhère. Le chef d’État «progressiste» et accessoirement avocat spécialiste des droits de l’Homme annonçait pourtant – une fois fraîchement élu – qu’il serait «le président de tous les sud-coréens». Promesse vite avortée, tant il s’avère compliqué dans cette société traditionnelle, empreinte de confucianisme, d’aller à l’encontre du milieu conservateur où l’on considérait encore il y a peu que l’homosexualité n’existait pas. Aujourd’hui, la société coréenne est bien forcée de se rendre à l’évidence, homos et trans* existent et ils ne sont pas prêts de se taire. Bénéficiant d’une visibilité croissante dans les grandes villes du pays, les militant·e·s LGBT* tendent à lever un tabou aussi vieux que le conflit entre les deux Corées.

Seoul Queer Culture Festival

En effet, le Seoul Queer Culture Festival qui se déroule depuis 2000 à Séoul, et dont l’événement majeur est la pride, a réuni en 2017 plus de 85’000 participant·e·s. Bien que la pride de Séoul soit l’événement pro-LGBT* le plus important du pays voire d’Asie, il n’en est pas le seul. En dehors de la capitale, la ville de Daegu accueille la pride depuis 2009, Busan a eu droit à sa toute première pride en septembre 2017, Jeonju en avril 2018 et la ville de Gwangju a vu quelques 200 personnes défiler à l’occasion d’un rallye pro-LGBT* en novembre.

Point commun à ces différentes manifestations: un nombre important d’opposant·e·s religieux·ses pacifiques venus prier, pleurer et chanter sous le slogan «Homosexuality is sin, return to Jesus». Pour ces contremanifestant·e·s , «l’homosexualité est vue comme une menace pour la société car elle endommage la croissance de la population et met en danger la sécurité nationale en affaiblissant l’armée, ce qui les rend vulnérables face à une potentielle attaque nord-coréenne». Il n’est pas étonnant dans ce climat de tensions qu’une importante présence policière soit requise lors des événements LGBT*. Les autorités ne sont toutefois pas toujours clémentes avec ces événements en faveur des minorités sexuelles et identitaires. La pride de Séoul a par exemple été initialement interdite par la police en 2015 suite à la pression des groupes chrétiens. Toutefois, la même année le tribunal administratif de Séoul invalidait la décision de la police en jugeant que la pride ne pouvait être interdite car elle ne menaçait pas directement l’ordre public. C’était là une décision historique en faveur de la liberté d’expression et de manifestation, témoignant d’une «tolérance» grandissante envers la minorité LGBT* coréenne.

Plus que pop
Soft power par excellence, la K-pop désigne le phénomène musical populaire coréen. Stratégie d’influence commerciale et culturelle, l’empire démesuré de la K-pop n’a pas de frontières et s’exporte autant en Asie que dans le monde occidental comme le prouve le succès que remportent les groupes BTS (방탄소년단) et Twice (트와이스) aux Etats-Unis. Univers kitsch et coloré, looks extravagants, chorégraphies ultra-millimétrées, rythmes entêtants, la K-pop peut facilement s’apparenter à un mauvais trip sous acide dans une fête foraine un 31 décembre. Overdose garantie. Connue pour être un milieu hyper-compétitif, la machine K-pop fabrique de jeunes idoles séduisant·e·s et sous constante pression, tatoués d’une date d’expiration. Sourires ravageurs de blancheur et coupes au bol de rigueur, le tout apparaît un brin «so gay» à travers les yeux des étranger·ère·s. Alors les fandoms rêvent de romance homosexuelle et spéculent sur l’orientation sexuelle de leurs stars, sans succès. Depuis la fin des années 90, les groupes se succèdent et se ressemblent, le disque est enrayé et manque cruellement de diversité. C’était sans compter l’arrivée inattendue du chanteur Holland (홀랜드) dans le K-pop game en janvier dernier. Première vedette ouvertement gay, il aborde frontalement sa sexualité et les discriminations dont il est la cible à travers le morceau «Neverland». Ode à l’amour et à l’évasion dans un lieu où il pourrait aimer librement, le clip vidéo brise les stéréotypes de l’industrie musicale mainstream coréenne en offrant une image de deux hommes s’embrassant, un récit identifiable pour les jeunes LGBT* sud-coréen·ne·s qui a déjà été vu plus de 9 millions de fois sur YouTube. Le gouvernement coréen se montre quant à lui peu enthousiaste: le clip reste interdit au moins de 19 ans et un silence médiatique s’est instauré autour de l’artiste de 22 ans, toujours à la recherche d’une société de production.

Plus globalement, dans le monde médiatique coréen (désigné par le terme Hallyu ou «vague coréenne») la thématique LGBT* a du mal à s’imposer. Il en va ainsi de l’ancien acteur et animateur de télévision, Hong Seok-cheon (홍석천) qui avait été écarté de l’industrie du divertissement à la suite de son coming out en 2000. Depuis reconverti dans la restauration, il est le propriétaire de plusieurs établissements à Séoul. Fait remarquable néanmoins, la chanteuse et actrice trans* Harisu (하리수) avait été choisie en 2004 pour être l’égérie d’une publicité où elle vantait les mérites des serviettes hygiéniques de la marque UFT. C’était une première mondiale dans le merchandising de la protection féminine! A souligner également, l’apparition de personnages homo-bi-trans* dans les K-dramas depuis 2012 (Reply 1997, Reply 1994, Secret Garden, Cheese in the Trap, Strong Woman Do Bong Soon). En 2015, la série Schoolgirl Detectives a marqué un tournant télévisuel légendaire, offrant le tout premier baiser lesbien diffusé à la TV coréenne, ce qui lui a valu un nombre de plaintes considérable. Ces petites victoires dans la Hallyu traditionnelle sont le reflet de la mutation sociale qui s’opère actuellement en Corée du Sud et laisse entrevoir un futur plus inclusif.

Seoul Underground
Technopole en devenir, la capitale coréenne tourne à plein régime et le milieu nocturne n’est pas en reste. C’est à la nuit tombée que le milieu LGBT* s’éveille et gagne en visibilité. Parsemé de karaokés, de bars et d’host clubs, Jongno est le quartier de prédilection pour les homos séoulites. A première vue moins foreigners friendly qu’Itaewon, on y retrouve majoritairement des hommes gays et des businessmen coréens. Connu pour être le quartier des expats, Itaewon abrite «Homo Hill» (célèbre rue bordée de bars et boites gays), «Hooker Hill» (rue dédiée à la prostitution traditionnellement fréquentée par les militaires américains et par les touristes) et quelques mètres plus loin le petit quartier musulman de Séoul. En d’autres termes, tout ce que la société coréenne refuse de regarder en face se trouve confiné sur ce petit périmètre: la minorité religieuse, sexuelle, identitaire et les travailleur·se·s précaires. Dans cette foule hétéroclite, mixant coréen·ne·s et occidentaux, le soju coule à flot sur les rythmes des boîtes technos ou commerciales ou encore au son des crépitement des grills des nombreux barbecues populaires. Pour les lesbiennes en revanche, il faudra repasser ou se rendre du côté d’Hongdae, certains clubs d’Homo Hill refusant l’entrée aux femmes lorsqu’ils considèrent que leur établissement manque de testostérone. Refuge des drags queens, c’est sans surprise que le tout premier défilé de drags de Corée du Sud s’est déroulé en mai dernier dans les rues du cosmopolite Itaewon: une première visant à interroger le rôle que peuvent jouer les drag queens contre les stéréotypes sociaux et les normes de genre. C’est là un combat que partage et incarne une nouvelle génération d’artistes queer coréens, à l’instar du créateur Woo Yeah et de sa marque patronymique, dont le studio est basé à Séoul. Après avoir vécu à Paris et Berlin, Woo, originaire de Busan, s’est lancé en 2015 dans la confection de harnais et de jockstraps, produits ayant pour caractéristique commune d’être rose pastel. Pour Woo «le rose est un moyen de s’opposer à la culture masc-for-masc et de déconstruire ainsi les normes de genre ».

Woo Yeah

Avec cet accessoire généralement prédestiné aux vestiaires des hommes aux corps développés, Woo entend démocratiser et féminiser le harnais tout en «promouvant la beauté asiatique au sein de la communauté gay». Sa première collection intitulée Spornosexual tire ses influences du sport et du porno, un message résolument politique en Corée où l’accès à la pornographie est strictement contrôlée et où certains sites pornos demeurent interdits par le gouvernement.
Uin Lee

Le dessinateur séoulite Uin Lee est également confronté au tabou autour du sexe en Corée, l’artiste ne peut pas publier d’images d’organes génitaux, qu’il doit donc flouter lors de l’édition. Uin s’exprime tant à travers des mentaiko, une forme d’art manga mettant en scène des hommes homosexuels virils et souvent imposants, que par des boys love ou yaoi qui ont pour vedettes des couples gays asiatiques aux traits plus «féminins». Alors que les mentaiko sont produits par des hommes pour des adultes homos, le yaoi est un genre dominé par des illustratrices et supposément destiné au public féminin. Pour sa collection There Is No Romance (로맨스 는 없다), composée de courtes histoires pornographiques, Uin a décidé de faire appel à sa propre expérience en tant que gay en Corée.

Il s’agit de fictions certes mais qui ont pour point de départ la réalité. En conséquence, pour ces artistes le défi est double: d’une part il s’agit de démystifier les relations sexuelles entre hommes en Corée, d’autre part de diffuser une représentation plus positive du corps asiatique outremer.

De l’autre côté
Rares sont les sources fiables provenant de Corée du Nord à propos de la situation des personnes LGBT*. Les seules informations qui peuvent être obtenues sont les témoignages racontés par les quelques transfuges ayant réussi à déserter la dictature communiste de Kim Jong-un. Fuyant la Corée du Nord en 1997, Jang Yeong-jin est ainsi le seul et unique transfuge ouvertement gay. Dans son livre autobiographique «A Mark of Red Honor», il se livre sur sa vie d’homosexuel en Corée du Nord puis en Corée du Sud. D’après Jang, «en Corée du Nord, aucun homme ordinaire ne peut comprendre le concept d’homosexualité». L’ignorance est totale, peu de citoyen·ne·s nordcoréen·ne·s ayant entendu ce mot. Comme en témoigne le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’Homme en Corée du Nord, la liberté d’information est nulle et toute personne réussissant l’exploit d’obtenir des informations de médias étrangers peut être condamné à la peine capitale. Il y a fort à parier que le même sort s’applique à celles et ceux osant entretenir une relation avec une personne du même sexe. Jang a découvert qu’il était gay seulement en arrivant en Corée du Sud, mais a rapidement réalisé que malgré la plus grande «tolérance» de ce côté de la frontière, il ne pourrait pas non plus vivre son orientation sexuelle ouvertement. A l’heure où Kim Jong-un fait un pas vers le monde extérieur en renonçant à l’arme nucléaire, il est primordial que la communauté internationale fasse pression pour inclure la question des droits de l’Homme à l’ordre du jour, même s’il relève de l’absurde d’imaginer Trump et Kim Jong-un papoter droits de l’Homme ou droits LGBT*. Néanmoins, dans l’hypothèse d’une éventuelle réunification, le sujet ne pourra tout simplement pas être écarté.

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