Relecture

L’Empereur, le prince et ses mignons

De 1907 à 1909, un scandale de mœurs dans les hautes sphères de l’Empire consterne la jeune Allemagne et familiarise l’Europe avec un nouveau mot: «homosexualité».

«Il y a des choses bien comiques», glousse Marcel Proust dans sa correspondance. Comme l’auteur de La Recherche, une bonne partie de l’Europe se délecte de la saga qui se joue dans l’entourage de l’Empereur d’Allemagne Guillaume II dès 1907. En trois ans, six procès déballent en place publique fantaisies et intrigues d’une occulte coterie homosexuelle censée tirer les ficelles du Reich, la «Camarilla».

Au centre de ce feuilleton, Philipp zu Eulenburg, un prince prussien dans la force de l’âge. C’est cet influent confident de Guillaume II que le polémiste juif Maximilian Harden choisit dès 1906 comme cible de tribunes virulentes. «L’Allemagne, assène-t-il dans sa revue Die Zukunft, est dirigée par des invertis maladifs et dégénérés qui pervertissent l’empereur.»

Coupable mollesse
Décrit insidieusement comme un diplomate davantage porté sur la harpe, la poésie et le spiritisme que sur les affaires internationales, Eulenburg fait l’objet d’un outing à peine voilé. Il n’est pas le seul. Le lecteur averti des articles de Harden y reconnaîtra bientôt sous le surnom de Süsse («Sucrerie») le gouverneur militaire de Berlin Kuno von Moltke, ainsi que d’autres éminences («les mignons») qui donnent du «Notre chéri» quand ils parlent de l’empereur. Plus grave: autour de la Camarilla graviterait le premier conseiller de l’Ambassade de France à Berlin, «pédéraste» notoire. Car le péril que dénonce Harden n’est pas l’infâme sodomie, mais la coupable mollesse du Reich face à ses ennemis français. Les membres de cette clique, ironise-t-il, «ne rêvent pas d’embrasement mondial, ils sont déjà bien assez chauds».

L’offensive se borne encore aux pages de Die Zukunft quand Guillaume II somme son ami Eulenburg de laver sa réputation. Car on ne rigole pas avec le «commerce contre nature», passible de la prison dans l’Allemagne du début de siècle. Ulcéré, Eulenburg s’exécute néanmoins. Pour éviter un face-à-face avec Harden, il choisit de porter plainte… contre lui-même. Le cas est instruit par des amis magistrats, qui s’empressent d’établir sa «totale innocence». Mais il a mis le doigt dans l’engrenage.
L’affaire commence à dérailler quand Moltke saisit la justice à son tour, et attaque Harden pour «offense». Comparaît alors l’ex-épouse du colonel, laquelle déclare sous serment avoir demandé le divorce en raison des tendances sexuelles de son mari, qui ne l’aurait honorée que deux fois en neuf ans d’union. Débouté et humilié, Moltke tente de se rebiffer. D’appel en cassation, l’affaire alimente une chronique aux relents de vaudeville, dont la presse nationale et internationale ne perd pas une miette.

Dessin satirique représentant les armoiries prussiennes «perverties», dans le journal Jugend, 1907.

Mot à la mode de Berlin
C’est à cette occasion que le mot «homosexualité» débarque dans les gazettes. Évoquant l’affaire le 24 octobre 1907, le quotidien vaudois La Revue le met entre guillemets, ajoutant «comme dit le mot maintenant à la mode de Berlin». Ce tout nouveau terme médical est utilisé par la défense de Harden, qui alerte sur la dégénérescence de l’État sous l’influence de cette pernicieuse «maladie» poussant à l’inconstance, à la rêverie et à la luxure. «Ne savez-vous pas que ces passions contre nature ont contaminé des régiments de cavalerie entiers? Allez donc vous promener au Tiergarten!», lance Harden devant le juge, faisant allusion au déjà célèbre haut lieu de la drague berlinoise. 
Des savants sont convoqués à la barre pour se prononcer sur les traits «efféminés» de tel ou tel protagoniste. Le précurseur de la libération LGBT Magnus Hirschfeld, ami de Harden, se prête au jeu. Il fait toutefois sensation en défendant l’homosexualité, «une passion nullement maladive, qui peut même être mise au nombre des penchants naturels.»

En tout cas, le outing est en vogue en cette année 1907. Bientôt, c’est le chancelier Bernhard von Bülow, chef du gouvernement, qu’une revue accuse de fricoter avec son secrétaire. Re-procès. Cité à la barre, Eulenburg en profite pour en rajouter une couche: Non, il ne s’est jamais adonné à ces pratiques «dégoûtantes», déclare-t-il sous serment. Il ignore que Harden s’apprête à sortir de sa botte des témoins à charge. S’ensuit l’incarcération du prince et son procès pour parjure. Les audiences chaotiques voient se succéder des récits d’actes innommables observés – littéralement – par le trou de la serrure. Clou du spectacle: l’abracadabrante déposition du dénommé Georg Riedel. Ce laitier affirme avoir cédé aux avances du prince après moult cadeaux et bouteilles de vin, une vingtaine d’années auparavant, lors de balades en barque au pied du château de Neuschwanstein (oui, celui de Louis II de Bavière!). «On a joué à la Caramilla (sic), et mon collègue Ernst aussi», avoue le bonhomme devant une audience partagée entre rigolade et indignation.

Général en tutu
Dans la foulée, les scandales homosexuels éclatent en cascade dans l’Empire, relayés par une presse frénétique. Dans les garnisons, on assiste à une véritable chasse à l’inverti. Le pompon, fin 1908: on retrouve le chef du cabinet militaire de Guillaume II mort d’un arrêt cardiaque. Le général d’infanterie de 56 ans était vêtu d’un tutu, coiffé d’un chapeau à plumes de paon et venait de jouer les ballerines dans un spectacle donné pour le Kaiser.

La fête est aussi finie pour Eulenburg. Il est trop tard pour se retirer loin du tumulte avec sa famille, dans sa villégiature favorite de Territet, au bord du Léman. Tout au long de ce calvaire judiciaire, il se sera muré dans un silence de martyr face à un tapage médiatique que personne, dans sa génération d’aristocrates, n’avait anticipé. «Nous vivons dans un monde où la presse, la juiverie, l’argent, l’opinion exercent leur domination et où les gouvernements doivent faire de l’équilibrisme entre la défense de leur dignité et le spectre du qu’en dit-on», écrit-il du fond de sa cellule. Son procès n’arrivera jamais à son terme. Il est libéré pour raison de santé et ramené en civière dans son château de Liebenberg, où il meurt oublié en 1921.

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