Culture

Écoqueer: Mischa Badasyan, l’artiste qui se nourrissait des restes

@Mischa Badasyan

Afin d’alerter sur les excès du gaspillage alimentaire, l’artiste gay berlinois Mischa Badasyan a décidé de se nourrir pendant un an exclusivement de nourriture destinée à être jetée. Il documente sa performance «Don’t waste» sur Instagram.

Mischa Badasyan est du genre à se jeter à l’eau. L’artiste russe basé à Berlin a fait de l’immersion son modus operandi, son moyen d’expression et sa griffe. Il s’est fait connaître il y a quelques années, alors qu’il était encore étudiant, avec sa performance «Save the Date» :durant un an, il avait couché chaque jour avec un autre homme et tenait un journal de bord sur ses dates quotidiens. Tous ses amants étaient des inconnus, trouvés via des applis de rencontres gay ou croisés dans des bars à cul, les parcs ou dans la rue. Une façon radicale pour celui qui se dit «live artist» de raconter la solitude amoureuse des homos dans la métropole berlinoise, bruissante de sexe sans lendemain.

L’artiste de 31 ans s’est lancé l’automne dernier dans une nouvelle performance se déroulant sur un an: «Don’t Waste». Horrifié par la quantité de nourriture qui finit chaque jour à la poubelle dans nos sociétés d’abondance et de surproduction, Mischa Badasyan a choisi, pendant 365 jours, de ne plus dépenser un centime pour les aliments qu’il consomme. «Cela fait longtemps que je m’intéresse au gaspillage alimentaire», explique l’artiste. «Quand je suis venu m’installer à Berlin, j’ai travaillé pendant un an à la banque alimentaire: chaque samedi, je triais les dons de nourriture que nous livrions aux personnes dans le besoin. Je m’engage aussi depuis plusieurs années au sein du réseau Foodsharing. Avec d’autres bénévoles, nous récupérons les invendus auprès des supermarchés et des boulangeries et les partageons entre nous.»

Plus de dix tonnes de nourriture

Cette nouvelle performance est pour lui un sacerdoce. «J’ai à nouveau aliéné ma vie entière pour ce projet. Je n’ai plus le droit d’aller faire des courses, je n’ai plus le droit d’aller au café ou au restaurant. C’est un défi quotidien, cela rend ma vie compliquée et cela demande beaucoup de travail», témoigne Mischa. «Je dois aller récupérer de la nourriture tous les jours. J’ai rendez-vous chaque soir dans un supermarché peu avant la fermeture, et à minuit j’ai une deuxième tournée à faire.» Les quantités de nourriture qu’il récupère donnent à voir l’étendue du désastre: «Je collecte environ 900 kilos d’invendus par mois à moi tout seul. À la fin de l’année, cela représentera plus de dix tonnes de nourriture. Ma performance permet de se rendre compte que l’on vit dans une société complètement malade.» Résolu à ne rien gaspiller, l’artiste redistribue tout ce qu’il ne peut manger lui-même à ses ami·e·x·s, voisin·ne·x·s ainsi qu’à des associations.

«J’ai été étonné de voir qu’il est tout de même possible de se nourrir sainement»

Contrairement à ses craintes, lui qui imaginait au départ devoir se contenter de pain et de quelques légumes rabougris, son butin quotidien est aussi alléchant que varié: avocats encore verts, salades croquantes, fruits et légumes en tous genres, muesli, donuts multicolores, jambon en tranches, pizzas, yaourts, bagels fourrés, viennoiseries bio et pâtisseries turques… «J’ai été étonné de voir qu’il est tout de même possible de se nourrir sainement», observe-t-il. Son compte Instagram dontwaste_art_project regorge de photos gourmandes de ses conquêtes alimentaires et de ses repas. «J’ai toujours cuisiné façon mischmasch, en fonction de ce que j’ai sous la main, donc cela ne me pose pas de problème de m’adapter à ce que je glane chaque jour», précise Mischa.

«50% du gaspillage alimentaire a lieu à la maison.»

Performances culinaires et open buffet dans la rue

En parallèle de sa performance solo, il a fondé le collectif Political Kitchen avec quelques ami·e·x·s anti-gaspi comme lui. Le groupe se livre à des performances culinaires avec open buffet dans la rue, des distributions aux passant·.e·x·.s de pains bio invendus, et a initié·e·x·s des «clean up Sundays» pour inciter les gens à jeter un œil au contenu de leur frigo chaque dimanche afin d’éviter de gaspiller ce qui est encore consommable. «50% du gaspillage alimentaire a lieu à la maison. C’est pourquoi il est important de mener un travail d’éducation auprès des gens et de redonner de la valeur à la nourriture. Nous n’avons plus conscience du travail et des ressources que représente chaque aliment, on préfère jeter et racheter car la nourriture ne coûte pas cher. Et ce alors que la faim dans le monde augmente d’année en année», ajoute l’artiste. Avec sa performance, il souhaite également inspirer les autres à devenir des glaneur­·se·x·s: «Depuis que j’ai démarré ce projet, j’ai inscrit plus d’une dizaine de personnes sur la plateforme Foodsharing. Elles vont elles aussi désormais récupérer de la nourriture et c’est pour moi le plus beau résultat.»

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22 février 2022   Thèmes: Étiquettes : , ,