Paul Preciado, photo: Olaf Kosinsky

Message aux enfants de la balle

Recueil de chroniques du philosophe trans Paul B. Preciado, «Un appartement sur Uranus» se lit à la fois comme un journal de bord de sa traversée d’une rive à l’autre du genre et comme une série d’allers-retours dans sa pensée politique.

Paul B. Preciado publie depuis plusieurs années une chronique intitulée «Interzone» dans le quotidien français «Libération». Carnet de voyage d’un genre nouveau, cette chronique est une fenêtre sur ses pérégrinations mentales, corporelles, transfrontalières, administratives, oniriques… Même s’il faut parfois s’accrocher dans les virages sémantiques de ce disciple de Jacques Derrida, il est devenu au fil du temps un merveilleux compagnon de voyage, tant il a le don de vous mener dans des endroits où vous n’êtes jamais allé et vous donner envie de vous aventurer encore plus loin. On le suivrait jusqu’au bout de notre système solaire, jusque sur Uranus, clin d’œil à l’écrivain gay Karl Heinrich Ulrich, qui fut le premier à se dire «uraniste» au XIXème siècle et à défendre les droits des homosexuel·le·s.

La plupart des textes rassemblés dans Un appartement sur Uranus ont été publiés entre 2013 et 2018 dans «Interzone». Lorsqu’il a commencé à écrire cette chronique, avant sa transition, Paul la signait encore sous le prénom de Beatriz. Entre Beatriz et Paul, il n’y a pas un monde, mais une multiplicité de façons d’être au monde et de possibles qu’il esquisse en conjuguant le je à l’autre et en tressant l’intime au politique, l’utopie au réel. Ses textes sont aussi le reflet de sa vie nomade, entre Paris, Barcelone, Athènes, Berlin, New York… Et une analyse critique de l’actualité internationale de ces dernières années: des manifestations anti-mariage homosexuel qui firent rage en France au projet de loi du gouvernement du Premier ministre conservateur Mariano Rajoy – heureusement tué dans l’œuf – restreignant l’avortement en Espagne, en passant par la crise grecque, le sort dramatique réservé aux réfugiés qui tentent de gagner l’Europe, l’élection de Donald Trump, les ravages du tourisme de masse dans le centre-ville de Barcelone, les violences policières, le combat des personnes inter, la criminalisation étatique des travailleuses sexuelles…

Pour celles et ceux qui n’ont encore jamais lu «Testo Junkie» ou son «Manifeste contra-sexuel», voilà une belle occasion de rencontrer Preciado, qui n’est pas seulement un philosophe, un théoricien, un curateur, un activiste, un autocobaye, un performeur mais aussi un poète. Il y a une perle dans ce recueil, le très beau texte «La balle», un texte commis sur fond de Manif pour tous, dans lequel il compare l’homosexualité et la transsexualité à des «snipers silencieux, aveugles comme l’amour», qui frapperaient les enfants au cœur, logeant à jamais une balle dans leur poitrine, à la fois meurtrissure et «clé d’un monde dont ils n’avaient jamais rien vu auparavant», qui ne se préoccupent pas de savoir «si papa portait du bleu et maman s’habillait de rose», et dont les balles perdues atteignent aussi parfois les adultes.

Traversée permanente
Autoproclamé «dissident du système genre-genre», Preciado appelle dans ce recueil à une nouvelle révolution sexuelle, qui coule déjà dans ses veines. Non content de changer de genre, il revendique une vie dans l’entre-deux, ou plutôt dans la traversée permanente, hors de la binarité, comme s’il faisait sien ce vieil adage des vagabonds des bords des routes selon lequel «ce n’est pas la destination qui compte, c’est le voyage». De loin en loin, il livre le récit de sa transition, des changements induits dans sa chair par la prise régulière de testostérone aux contraignantes démarches médico-administratives pour faire reconnaître son changement de sexe.

Habité qu’il est par le pressentiment, la conviction que le régime sexuel binaire, tel que nous le connaissons/subissons jusqu’à aujourd’hui, est en train de s’effondrer, Preciado appelle de ses vœux, dans l’introduction du recueil, l’avènement d’«un nouveau cadre cognitif permettant l’existence de la diversité de la vie» qu’auront peut-être la chance de connaître les générations futures. Comme le lui dit Virginie Despentes, son ancien amour, qui signe la magnifique préface du livre: «Tu écris pour un temps qui n’est pas encore arrivé. Tu écris à des enfants qui ne sont pas encore nés.»

» Un appartement sur Uranus, Paul B. Preciado, éditions Grasset, 2019, 336 p.

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