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Pardonner

Pardonner
Au fond de ma mémoire, une prière, le Notre Père; ce passage où il est dit: «Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés». Pardonner.

Ce «comme nous pardonnons» m’a toujours troublée. Je ne l’entendais pas à sa juste valeur. Il sonnait faux, comme incomplet. Je n’y voyais qu’une circonstance, à l’exclusion de cette équivalence qui aurait dû pourtant résonner en moi comme une évidence: pour être pardonnée, il me faut être également capable de pardonner, entièrement, de la même manière. Exercice ô combien difficile pour moi parfois, selon la gravité de l’acte, de la parole, du geste offensant (ou du moins de sa réception) car, si mon seuil de tolérance est plutôt élevé, il s’écroule aussitôt que l’on touche à ma dignité.

Souvent, la plupart du temps, la réponse jaillit; la conversation s’instaure et la situation est plus ou moins immédiatement réglée. Mais parfois, comme paralysée, ma gorge refuse de laisser passer le moindre mot et je suis comme stupéfiée. Alors, la rancœur dans les interstices se glisse et réveille sa sœur, la douleur.

Il m’a fallu longtemps pour réaliser que de celle-ci j’étais seule à souffrir et que mon silence, m’empêchant de pardonner, chargeait mes épaules, me retenait prisonnière, m’immobilisait en l’un de mes recoins les plus délétères. Avec le temps, les expériences de l’âge, fatiguée de garder ce poids sur mon cœur, à la première alarme je me suis ébrouée comme un oiseau au sortir du bain pour me délester de cette substance poisseuse qu’est le ressentiment; cette gangue qui, à l’opposé de la chrysalide protectrice, emprisonne et enserre l’âme pour la dessécher, la momifier, empêchant toute métamorphose de la chenille au papillon.

Il me reste encore beaucoup à faire et parfois je me laisse aveugler, mais je progresse, et de plus en plus, sans le moindre effort, je pardonne.