Chroniques Chants nocturnes

Marécage

29 avril 2020

Autoportrait d'après Léonard de Vinci, «La dame à l'hermine»

«La normalité est une illusion. Ce qui est normal pour une araignée est chaotique pour la mouche.»
Morticia Addams

En ces temps tant troublés que troublants, encore et encore mon esprit s’embrouille. Un étrange combat s’y livre; je passe en un instant et sans aucune transition d’un état à son contraire; les fils de mes sens s’entortillent, s’entremêlent en une étrange pelote de sensations hybrides, contradictoires, forment tout au fond de moi une sorte de brouet insipide, dont je ne peux plus distinguer les ingrédients, qui bouillonne, mijote sur le feu des temps. Je sais pourtant ce qu’il contient; tout ce qui y a été intégré est inscrit en ma mémoire. Comme tout ce que je vois, entends, lis, s’empile sans ordre aucun en un roman mal écrit qui me fait perdre tout sens de la syntaxe, de la grammaire, de la conjugaison. Un récit hétéroclite se compose bien malgré moi, dans lequel futur, passé et présent disparaissent, où ne peut régner qu’une nouvelle temporalité; celle de l’hypothétique, de l’aléatoire, de l’incertain. Je n’y distingue que des éclats, des bribes de toutes ces voix qui expriment leurs peurs sous tant de formes, plus ou moins travesties; colères, jugements, rancœurs s’accumulent en un brouhaha inaudible, à l’instar d’un orchestre mal accordé où chaque musicien·ne, uniquement préoccupé·e du son de son seul instrument, perdrait le sens de la mélodie commune. Me revient en mémoire ce que le metteur en scène Matthias Langhoff disait à ses acteurs·trices, après la générale chaotique de «La Mission – au Perroquet Vert» en Avignon pour le bicentenaire de la Révolution française: «Vous faites chacun·e votre petit opéra; moi, je n’entends plus la musique». Peut-être serait-il temps de faire une pause, de prendre une longue respiration, de lâcher prise, de nous taire un instant pour enfin mieux nous entendre?

À lire également