Chroniques Chants nocturnes

Trac

1er mars 2020

Autoportrait d'après Petrus Christus «Portrait d'une jeune fille»

«Si vous ne faites pas ce que je veux, j’arrête de mourir.» Sarah Bernhardt

Mystérieux, insaisissable, de lui on dit tout et n’importe quoi. On croit le cerner, le maîtriser alors qu’on ne fait que l’apprivoiser. Certain·e·s prétendent qu’il est signe de talent, d’autres qu’il est paralysant. Il change de forme selon l’esprit de la personne qu’il envahit et peut même se métamorphoser dans un être sans explication rationnelle. Je le côtoie depuis longtemps. Il va, il vient, disparaît par moment pour réapparaître sans crier gare. Théâtralement, il me laisse tranquille la plupart du temps mais, s’il est un endroit qu’il préfère c’est lorsque je m’expose en chant. Chanter, moduler ce cri intérieur en notes vibrantes pour accompagner les mots et vous faire parvenir leur son et leur sens. Trac, il est là; je tremble. Ça ne se voit pas, sauf pour un œil aiguisé, mais je tremble. Comme une feuille sous le vent. Alors, fermement et le plus délicatement possible, je m’accroche au pied de ce micro qui transmet ma voix. Trac. Je me concentre pour qu’elle ne tremble pas à son tour. Mais à quoi donc peut-il bien servir, ce trac qui débarque sans avoir été invité, brusquement, sans s’annoncer, au moment de ma plus grande fragilité? Si je dois le définir, je dirais qu’il me demande la plus grande des concentrations. Qu’il me prépare à cette traversée qui ressemble à celle d’une navigatrice qui aurait l’idée folle de traverser à la rame un vaste océan. Qu’il m’occupe l’esprit pour me dégager de ce désir de ne pas déplaire et m’offrir, nue, sans espérer de retour, vous livrant de moi le plus intime. Car, contrairement aux idées reçues, nous ne jouissons pas sur scène. Moi pas, en tous cas. L’émotion, c’est à vous, public, que je veux la faire ressentir. Et pour cela je ne peux ni ne dois vous la dérober. Si une larme doit surgir, elle ne peut venir que de vos yeux. Bien-sûr, elle a coulé des miens à chaque répétition mais, sur scène, je me dois de la retenir pour mieux vous l’offrir. Alors oui, qu’il vienne ce trac et qu’il m’habite.

À lire également