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La seconde mort d’Hervé Guibert

Le 27 décembre 1991 mourait une légende quasi pieuse de la littérature française. Après nous avoir raconté la mort de Foucault, des amours sulfureuses avec un enfant, les trahisons d’Adjani et une conversion à la bonté, que reste-t-il du caméléon Guibert?

Un écrivain, c’est le résultat de la rencontre d’un vécu, d’un contexte socio-culturel et d’une volonté. En ce qui concerne l’ami Hervé, gentil jeune homme à tête d’angelot, l’aventure littéraire commença en 1977 par la publication chez Régine Deforges d’une fantaisie SM, d’une sorte de credo pornographique et exhibitionniste intitulé «La Mort propagande». Guibert s’y expose comme le messie et le pape d’une religion de sa petite personne, y annonce sa mort d’amour, de sexe et de maladie et l’adulation qui l’entourera à ses derniers instants. Le livre ne fit pas grand bruit; il permit toutefois à son auteur de se faire connaître de messieurs très en place: Roland Barthes et Michel Foucault. Et Guibert avait les dents longues, il cherchait des appuis, un maître à penser, était prêt à jouer de sa jolie tête et de sa jeunesse! Il se tourna d’abord vers Barthes qui le comprit et promit une préface à son jeune et charmant disciple à condition qu’il réécrive une «Mort propagande n° 0» et… qu’ils couchent ensemble! Le bel Hervé démasqué se claquemura dans une attitude de mijaurée et l’affaire en resta là!

Mais Guibert, dans ses jeunes années d’auteur publié, ce n’est pas qu’une folle arriviste, c’est aussi un talent qui dépasse largement l’étrange prophétie du sida qu’il expose dans son premier «roman». Il se prit à cultiver un style soigné, un zeste de Flaubert, une pincée de Maupassant, de la retenue et du sensible. En ce temps-là, il était critique de photographie dans le supplément culturel du Monde. Malheureusement, en dépit de sa volonté ferme d’être un écrivain reconnu, il n’avait pas saisi l’air du temps, la nécessité d’être provocant. Seul un titre de cette période que nous nommerons «réaliste-naturaliste» fut retenu par une maison d’édition, Minuit pour être précis. C’était en 1981 et il s’agissait de «L’Image fantôme», une suite de soixante chroniques à propos de la photographie.

Mitterrandie et odeurs de soufre
Souvenez-vous de ce temps béni quand il fut permis de sortir du placard la tête haute, quand Paris était une fête interminable du Palace au Boy’s, que les lieux de drague se multipliaient, que Jack Lang relookait la culture et qu’une certaine ardeur décadentiste habitait nos nuits. Le glam’rock, les formes géométriques et le design anguleux étaient à la mode. La littérature sombra avec délice dans le bizarre et les interrogations stériles de l’autofiction. Ha! qu’il était beau le nouveau pouvoir, avec ses utopies et sa part d’ombre, et ses incohérences, et bientôt la crise qui se mit à tout dévorer. Et je ne parle pas de la maladie qui clairsema les rangs de l’intelligentsia parisienne. Pendant ce temps, notre auteur assistait Foucault, son vrai mentor, dans son agonie. Il ne perdit pas une miette de l’horreur du sida en phase terminale, du mensonge de la famille, de la presse sur les véritables causes du décès du grand homme, une croisade en perspective, devoir de vérité oblige.

Guibert était en pleine période perverse, romans d’esbroufe, textes gratuitement choquants, déshabillage de son intimité et de celle de ses proches, aucune pudeur ne semblait le retenir. Et plus il en rajoutait, plus on parlait de lui, plus il était forcé de s’enfoncer dans sa bauge. Tout était prétexte à l’amertume, à la critique la plus cinglante, quitte à broder un peu, à réagencer les souvenirs afin de les servir de la façon la plus crue! On touche des sommets avec «Voyage avec deux enfants» ou «Mes Parents». Comme l’écrivit Antoine de Gaudemar dans «Libération»: «Vous voulez de l’autobiographie? Vous serez servi, le linge est vraiment sale.» Mais le sida est omniprésent; notre auteur tente bien de l’éluder, de le nier, de l’oublier, les signes se multiplient. Lorsqu’il regardait mourir Foucault, il se voyait à sa place.

C’est donc acculé par la mort qu’il tente le tout pour le tout, qu’il abat son jeu et livre dans «A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie» sa maladie à ses lecteurs. Rarement publication ne fit tant de bruit! Comparativement, la rumeur et les grincements de dents qui ont accompagné la sortie récente de «Plateforme», de Michel Houellebecq, ne sont que des bourdonnements légers. Il faut dire que Guibert avait assuré, par les révélations qu’il y faisait, la publicité de son roman. Tout le monde s’empara du phénomène, y compris la télévision qui consacra la nouvelle pose littéraire de notre auteur. Il inaugura ainsi sa période héroïque, dernier épisode de son œuvre. Du jour au lendemain, il devint, selon le mot d’Hector Bianciotti#, un martyre laïque, une sorte de saint, la foi en moins. Tout ce qu’il avait pu écrire auparavant se trouvait, en quelques sortes, absous. Il eut encore le temps et la force d’écrire trois textes, entre mise-au-point et mystification, et mourut dans le recueillement général.

Que reste-t-il de nos amours ?
Selon le témoignage de responsables des ventes d’une grande chaîne de librairies en Suisse romande, les chiffres sont formels, Guibert, dix ans après son décès, n’a plus la cote! Du côté des grandes maisons qui le publièrent, silence radio, pas la moindre sortie jubilaire, pas la plus petite étude, à croire que la littérature française a honte d’avoir sanctifié un faiseur narcissique sur son lit de mort! En 1994 paraissait chez Gallimard «La Piqûre d’amour», opus bancal qui donne la fâcheuse impression que l’on publia du Guibert pour publier du Guibert, histoire de voir si l’on pouvait relancer le phénomène. Hector Bianciotti, fidèle à son admiration, en profita pour signer un article qui jette les bases d’une analyse sérieuse de l’œuvre guibertienne mais personne, à ce jour, n’a relevé le gant. Une année plus tard, «Les Lettres d’Egypte», toute dernière publication d’inédits guibertiens, ne connurent que très peu d’écho. Il faut dire que ce titre n’est pas d’une qualité renversante. Dernière tentative en date, une sorte de biographie tendance hagiographique, «Hervé Guibert, Le jeune Homme et la mort», publiée il y a deux ans chez Grasset. La tentative est catastrophique; François Buot – le biographe – essaie désespérément de nous présenter ce pauvre Hervé sous les traits du malade «qui ne sait pas toujours ce qu’il fait à cause de la souffrance qu’engendre la maladie».

La question que l’on peut légitimement se poser aujourd’hui à propos du phénomène Guibert, surtout pour ceux qui se rappellent de l’apparition télévisée «apostrophique» de l’auteur le vendredi 16 mars 1990 en seconde partie de soirée, pour ceux qui avaient été frappés par la beauté de ce cadavre en sursis et qui se précipitèrent chez leur libraire dès le lendemain afin d’obtenir «A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie», la question suivante s’impose: que peut-on retenir de tous ces petits secrets de tata compliquée, de ces parigoteries bien stériles, de cette insatisfaction boudeuse de bellâtre capricieux, quoi de plus par rapport aux auteurs gays que l’on trouve aujourd’hui sur le marché? Pas grand-chose, un peu de mélancolie, un joli souvenir de feu les eightie’s, quelques titres, quatre pour être précis. Dans l’ordre chronologique, il y a «L’Image fantôme», aux éditions Minuit, «Des Aveugles», en Folio, «L’Incognito», chez Gallimard et «Mon Valet et moi», au Seuil. Sans entrer dans trop de détails, cette petite sélection comprend toutes les facettes d’un talent polymorphe dont on ne connaîtra jamais la maturité. En quatre opus, vous avez de l’essai, du roman foucaldien, de l’autofiction burlesque et du conte philosophique, chacune de ces désignations étant à accoler à l’un des titres pré-cités. A vous de trouver et bonne lecture à tous ceux qui voudraient répondre à cette question.