Hellas 7 (vidéo, 1989-2007) - DR

Les deux font la paire

Eva & Adele enchantent le monde de l’art depuis un quart de siècle. Avec leur look inimitable – crâne rasé, maquillage pimpant, tenues extravagantes – elles explosent joyeusement les frontières du genre, et se posent en œuvre d’art vivante. Interview.

360° – Votre exposition s’appelle «L’amour du risque». Avez-vous déjà pris de grands risques au cours de votre vie?
Eva – Je crois que le plus grand risque pour nous a été notre rencontre. (rires)
Adele – Nous étions alors deux artistes indépendantes et nous n’avions jamais pensé à devenir un couple d’artistes, bien au contraire. Mais quand nous nous sommes rencontrées et que nous nous sommes tombées amoureuses l’une de l’autre, nous sommes rendues compte que nous parlions la même langue, que nous pensions de la même manière: nous sommes toutes les deux transsexuelles et nous nous définissons au-delà des catégories masculin et féminin. Ça a été la base de notre rencontre et c’est aussi celle de notre art. En choisissant de créer ensemble une œuvre commune, nous avons donc pris un grand risque. Eva: Nous sommes devenues des jumelles siamoises. Cela fait une trentaine d’années que vous êtes en couple.

– Quel est le secret de votre longévité?
Adele – Cela vient sans doute du fait que notre œuvre commune dépend de nos deux existences, comme œuvre d’art et comme couple d’artistes. Si nous nous fâchions au point de ne plus pouvoir nous réconcilier, toute notre œuvre s’en retrouverait détruite. C’est un risque que nous ne voulons en aucun cas courir. Quand nous avons un conflit, nous savons d’avance que nous allons trouver une solution.

– Les seules informations vous concernant que l’on trouve sur votre site internet sont vos mensurations. Réussissez-vous, après toutes ces années, à garder la même plastique?
Adele – Quand nous faisons la fête, il nous arrive de prendre un peu de poids, mais nous veillons à faire de la gymnastique plusieurs fois par semaine dans notre atelier et nous faisons attention à ce que nous mangeons. Car il faut bien que nous puissions entrer dans nos costumes, — il y en a certains que nous portons depuis nos débuts — et nos corps sont les instruments avec lesquels nous faisons notre performance.

Wings (1997-1998) – DR

– Combien de costumes avez-vous?
Adele – Aucune idée. Nous avons déjà exposé une centaine de costumes de nos débuts. Mais c’est impossible de les compter. Eva: Nos costumes ont beaucoup évolué avec le temps. À la fin des années 1980 et au début des années 1990 nous ne pouvions pas faire un pas dans la rue sans que les gens accourent vers nous ou nous suivent. Nous nous faisions harceler dans les rues de Berlin. Nos costumes étaient alors des sortes d’armures, avec leurs cols crantés et leurs vestes pointues. Nous nous sentions en sécurité quand nous les portions. Avec le temps, cela s’est calmé un peu, même s’il nous arrive parfois d’être dans des situations désagréables, notamment dans le métro. Au fil du temps, nos costumes sont devenus de plus en plus féminins.
Adele – Nous portons beaucoup de rose, c’est un clin d’œil au passé nazi de l’Allemagne, car c’était la couleur réservée aux lesbiennes et aux gays dans les camps de concentration, qui devaient porter un triangle rose pour marquer leur différence.

– Vos «plans de costumes» seront exposés pour la première fois dans le cadre de cette rétrospective. De quoi s’agit-il exactement?
Adele – Avant de partir en voyage, nous dressons une liste de toutes les performances, rendez-vous, activités que nous avons de prévus et nous indiquons les costumes prévus pour chaque sortie. Ces plans de costumes sont très détaillés, on y note jusqu’aux sous-vêtements, bas, sacs, bijoux, ombrelles que nous porterons… C’est la partie invisible de notre performance.
Eva – Nous le faisons afin d’éviter de nous rendre aux mêmes endroits avec les mêmes costumes. Nous devons maîtriser cet aspect puisque nous nous revendiquons comme une œuvre d’art vivante.

Hotel Roma (2008) – DR

– N’êtes-vous pas fatiguées, à la longue, de vous adonner à cette performance permanente?
Adele – Nous ne sortons pas tous les jours, nous aimons vivre retirées du monde.
Eva – Quand nous sommes en voyage, c’est plus facile de s’y mettre. Cela nous prend trois heures chaque jour pour nous préparer. Cela est plus difficile après avoir passé dix jours sans sortir. Quand nous sommes dans notre atelier, concentrées sur nos toiles, nous sommes coupées du monde.
Adele – Si nous n’avions pas ce silence et cet espace de réflexion que nous avons dans notre atelier, je ne crois pas que nous serions en mesure de continuer cette performance publique. Nous avons besoin d’autant de solitude, si ce n’est plus, que de sorties publiques. C’est pourquoi je pense que la peinture va sans doute prendre de plus en plus de place dans notre œuvre à l’avenir. Nous sommes des artistes classiques, qui préfèrent passer du temps dans leur atelier. La performance publique constitue un grand pas pour nous deux, un pas d’avant-garde: Where ever we are is museum.

» ME Collectors Room, à Berlin, leur consacre une grande rétrospective du 27 avril au 27 août: «Eva & Adele. L’amour du risque» me-berlin.com evaadele.com

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