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Contre les stéréotypes de genre, les crèches en première ligne

Contre les stéréotypes de genre, les crèches en première ligne
Photo Thierry Porchet
Les pratiques découlant de stéréotypes de genre à l’égard des enfants ont des conséquences sur les choix et les attitudes qu’iels adopteront tout au long de leur vie. Pour instaurer l’égalité et lutter contre ces stéréotypes dès le plus jeune âge, les structures de la petite enfance ont un rôle central à jouer.

«Je pense que nous avons une réelle portée sur la construction de l’enfant», insiste Céline Tirant, éducatrice de l’enfance depuis 34 ans, employée au Centre de vie enfantine de Chailly (Lausanne). «En tant qu’adulte, éducateurice ou parent, notre rôle est d’accompagner l’enfant dans sa construction identitaire», poursuit-elle. Dans le cadre d’un colloque, Céline et ses collègues ont récemment participé à une formation dispensée par Caroline Dayer, sur les discriminations liées au genre. La déléguée cantonale aux questions d’homophobie et de transphobie dans les lieux de formation pour le canton de Vaud a souligné lors de cette formation la nécessité d’avoir un projet pédagogique et une posture propice à l’égalité, notamment dans la façon de s’adresser aux enfants. «Inciter les enfants à jouer à tous les jeux est essentiel, mais notre langage participe également à cette lutte contre les stéréotypes de genre», observe Céline Tirant.

«Tiens, tu as mis du vernis!»
Cette Normande d’origine garde très peu de souvenirs de sa petite enfance, si ce n’est qu’on la qualifiait de garçon manqué. «En tant que lesbienne, je suis particulièrement sensible à ces questions, et être amenée à en discuter avec des parents ne me pose aucun souci.» La jeune cinquantenaire, qui est également naturopathe, observe une évolution des comportements, depuis quelques années: «De plus en plus d’enfants arrivent avec du vernis! Avant, on ne voyait pas cela, mais ils sont dans le mimétisme à cet âge-là, c’est normal», explique l’éducatrice. «Face à un petit garçon portant du vernis, il convient de ne pas avoir de réaction particulière ou de remarquer simplement “Tiens, tu as mis du vernis!”, comme on le ferait pour tout enfant.»

Les moqueries et remarques viennent le plus souvent d’autres enfants ou de personnes, stagiaires ou apprenties n’ayant pas encore reçu de formation particulière sur cette thématique. «Dans ce cas, on ne va pas lancer à notre collègue “Tu ne dois pas dire ça!”, mais en discuter ensemble en soulignant l’enjeu de ces pratiques, pour la construction identitaire des enfants», précise la professionnelle de la petite enfance.

«Iels vont par exemple apprendre que la couleur rose est réservée aux filles […], que le coin dînette est surtout fréquenté par les filles alors que les garçons jouent au train»

Il y a dix ans de cela, un guide réalisé par le 2e Observatoire, institut de recherche et de formation sur les rapports de genre basé à Genève, a été publié, avant d’être actualisé en 2015. Fruit d’observations menées dans des structures d’accueil, la brochure intitulée La poupée de Timothée et le camion de Lison est avant tout destinée aux professionnel·le·x·s de l’enfance. Ce document évoque notamment le curriculum caché, «un programme implicite, intériorisé au cours des années de façon inconsciente», que les professionnel·le·x·s de la petite enfance doivent éviter de transmettre. Outre les objectifs pédagogiques, tels que l’apprentissage de la propreté et l’acquisition du langage, les enfants intègrent en effet d’autres principes et valeurs véhiculés par la société et les institutions. «Iels vont par exemple apprendre que la couleur rose est réservée aux filles […], que le coin dînette est surtout fréquenté par les filles alors que les garçons jouent au train. Iels feront également l’apprentissage qu’une fille est mignonne et qu’un garçon est brave.» Progressivement, ces éléments vont être assimilés par les enfants comme étant la norme. «Iels répondront par conséquent aux attentes du personnel éducatif par des comportements stéréotypés», mettent en garde les autrices de cet outil de formation. À la fin de chaque chapitre de la brochure, mettant en scène des situations rencontrées par les éducateurices, des questions les invitent à réfléchir à leur comportement.

Écoute de soi négligée
Pour Gilles Crettenand, coordinateur de Mencare Suisse romande, grâce à ce type d’initiatives et aux formations, les choses évoluent de manière positive, dans les structures d’accueil de la petite enfance. «Chez Mencare, on s’intéresse particulièrement à l’impact de l’éducation genrée masculine et aux enjeux des injonctions véhiculées par celle-ci dans la famille, les crèches, les cours de récréation.» Pour le Valaisan, l’injonction la plus problématique pour les garçons est celle les empêchant d’exprimer et de reconnaître leurs ressentis et le fait de ne pas pouvoir être acceptés avec des faiblesses. «On parle de faiblesse, alors qu’on devrait parler de vulnérabilité, de sensibilité.» Par conséquent, les personnes recevant une éducation genrée masculine pratiquent généralement moins l’écoute de soi. «Cela fait des dégâts, car comment moi, en tant qu’homme, pourrais-je être empathique, comprendre et ressentir ce que l’autre vit en face de moi, si moi-même je n’ai pas effectué ce travail sur moi?», s’exclame Gilles Crettenand. «L’empathie est une compétence, mais cette éducation entrave son développement, car elle l’empêche de l’exercer ».

Les structures de la petite enfance ont le rôle de ne pas reproduire l’éducation genrée masculine ou féminine, et de veiller à ne pas les renforcer. Pour le coordinateur romand de Mencare, cela passe par l’information aux professionnel·le·x·s des crèches, notamment autour de la fluidité de genre. «Il faut devenir conscient·e·x·s qu’il y a cette diversité infinie  pour que cela débouche sur une posture à tenir qui se construit par l’acquisition de connaissances, des formations, autant que par un travail sur soi en tant que professionnel·le et sur l’institution. Celle-ci contribue à donner la posture inclusive, dans l’accueil de toute la diversité.»

Expression et identité de genre: les parents dans le flou
Alors que les éducateurices de la petite enfance semblent prendre de plus en plus conscience de l’importance d’éviter les stéréotypes de genre, ce n’est pas encore le cas de nombreux parents. «Beaucoup ne sont pas informé·e·s, n’ont pas été éduqué·e·s à ces questions et ignorent que l’expression de genre est quelque chose qui ne correspond pas à l’identité de genre ou à l’orientation sexuelle et affective», constate Gilles Crettenand, qui dispense des formations sur la paternité impliquée dans les maternités et d’autres structures.

Lorsqu’un parent exprime une crainte liée au comportement de son enfant, c’est l’occasion pour les éducateurices, d’aborder ces thématiques avec lui. Pour Stéphanie Marsh, en charge d’une formation de sensibilisation aux questions de genre à l’École supérieure en éducation de l’enfance (ESEDE, Lausanne), «il faut avoir en tête que le parent n’est pas un professionnel, qu’iel a cette attache particulière à l’enfant et des craintes que ce dernier ne soit pas bien intégré dans la société, parmi ses pairs».

Celle qui est également enseignante primaire et conteuse souligne que l’éducateurice se doit d’avoir en tête ces éléments lorsqu’iel fait un retour au parent qui vient chercher son enfant. «L’enjeu étant de permettre à l’enfant d’explorer, sans créer de conflit de loyauté.»

«J’ai vu des enfants réprimer leurs émotions, disant “papa m’a dit qu’un garçon, ça ne pleure pas”, donc je dis “Ok, papa pense cela, mais à la garderie, si tu as besoin de pleurer, tu peux»

Pour Céline Tirant, dans le métier depuis 34 ans, «le but n’est pas d’aller contre les parents s’iels pensent quelque chose de différent de la pédagogie mise en place par l’institution, mais de pouvoir discuter et comprendre». Empêcher un enfant d’exprimer ses émotions, cela peut avoir de lourdes conséquences, et cette éducatrice chevronnée souhaite à tout prix prévenir ce genre de situations: «J’ai vu des enfants réprimer leurs émotions, disant “papa m’a dit qu’un garçon, ça ne pleure pas”, donc je dis “Ok, papa pense cela, mais à la garderie, si tu as besoin de pleurer, tu peux, si tu n’es pas bien, car tu as le droit de ne pas être bien”.»

Même si relativement peu de parents osent encore sortir du cadre, et que les enfants restent très cruel·le·x·s entre elleux, Stéphanie Marsh et Céline Tirant estiment que l’on est sur la bonne voie. L’égalité passe cependant aussi par une plus grande fluidité dans les codes vestimentaires: «Les filles ne courent pas moins vite, mais beaucoup ont grandi avec des chaussures bien moins pratiques pour courir que celles des garçons», déplore Stéphanie. Rares sont hélas les marques de vêtements pour enfants à s’émanciper des normes de genre, bien que la morphologie des 0–11 ans ne justifie pas ces différences. Le commerce a tout à y gagner et beaucoup de parents ne sont pas prêt·e·x·s à gommer ces différences d’apparence.

S’il est hélas certain que les stéréotypes de genre ne disparaîtront pas en une génération, Céline Tirant estime que fournir des informations aux parents sur cette problématique, à l’occasion de «cafés-parents» ou d’autres rencontres, permettrait peut-être d’accélérer le processus.