Suisse

«On vit tous des mises en scène de soi différenciées»

Portrait d'Abdurahman Mah par Rimon Guimarães

Abdurahman Mah, 33 ans est neurobiologiste et chargé de projet en santé communautaire à Genève.

Élancé aux commandes du poste qu’il occupe depuis deux ans à Dialogai, Abdurahman Mah bute sur ses figures inspirantes. «Tu me poses une colle… Je ne me suis pas trop vu, en vrai. Mon identité est multiple. À la maison on parle somalien, mes parents sont d’origine musulmane, et moi j’adore les sciences. J’ai plusieurs casquettes, pas vraiment de modèle, ou alors il aurait fallu qu’il soit queer, noir et un peu geek. Mais je crois que je n’en ai jamais vraiment eu besoin.» Il a grandi sans la tv et n’a pas Instagram. Pour saisir ce qui agite nos communautés, il profite des savoirs numériques ou empiriques des autres, de ses potes à vie de l’Uni aux bénévoles de l’association.

Santé communautaire

L’activisme d’Abdurahman se déploie dans sa mission de chargé de projets en santé communautaire. Il est nourri d’intersectionnalité. «Dans mon travail, je me demande constamment quels sont les déterminants du bienêtre pour les personnes, leurs freins à demander de l’aide ou prendre soin d’elles-mêmes?» Il a récemment programmé une formation officielle de secourisme en santé mentale à Dialogai, réadaptée aux publics LGBTQ+. Pour lui, la diversité des expériences identitaires déborde largement cet acronyme devenu un peu artificiel. «Les composantes de nos communautés se chevauchent. Tu peux être lesbienne et racisée, trans et hétéro, gay et pauvre. En fonction de ça, tes besoins et tes priorités varient.» Entre ses mots se faufile la question du devenir soi, omniprésente.

Émigrée de Somalie, la famille Mah s’installe à la Chaux-de Fonds lorsqu’Abdurahman a 6 ans. Il y grandit, paiera ses études en neurosciences grâce à des jobs en prévention et santé sexuelle. Puis il part à Genève, conquis par cette «mini grosse ville», son brassage culturel et migratoire. Localement, Abdurahman note la vigueur de la Haus of Genevegas ou du Collectif Radical d’Action Queer (CRAQ). «Ils ont su réactualiser des espaces d’expression libre par la créativité et la militance. Et sur ces petits terrains fertiles, la baby generation reprend le flambeau.» Les inspirations finissent par ressurgir: ailleurs, il mentionne son admiration pour le festival Afropunk ou l’organisme canadien Rezo, «crème de la crème de la santé communautaire». Et témoigne surtout d’un profond respect pour «le courage des ainé·e·s qui ici se sont battu·e·s pour nous paver la voie.» Aujourd’hui, «Il faut garantir l’existence d’espaces queer tout en continuant d’éduquer l’ensemble de la société civile pour pouvoir aller partout».

Dévoilement de soi

Avec la même passion, Abdurahman parle «compétences de flirt» ou «dévoilement de soi». Bien dans ses pompes, il nuance les idées reçues, contourne les injonctions homonormatives au coming-out. «Les plus jeunes le font aujourd’hui sur TikTok. Moi j’ai compris très tôt que je ne m’inscrirais pas dans le destin familial. Mais il faut prendre en compte nos spécificités culturelles.» Dans une culture diasporique comme la sienne, il ne se sent pas forcé de révéler son identité queer. «On vit tous des mises en scène de soi différenciées. Je n’ai pas besoin d’être out dans ma famille, ça ne m’empêche aucunement de me sentir en accord avec qui je suis. Et puis le dire, c’est être prêt à déstructurer une famille. Et à mobiliser beaucoup d’énergie pour colmater derrière. C’est long, je ne sais pas si j’ai le temps. T’as le temps, toi?» Il finira d’ironiser dans un éclat de rire: «Est-ce que Clark Kent révèle qu’il est Superman, lui? Non, bah moi c’est pareil.»

Bio express
Abdurahman Mah
33 ans
Neurobiologiste // Chargé de projet en santé communautaire

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