Photo: © Magali Girardin.

Pour de grands pas aux pas perdus

Cet automne, la Suisse a rendez-vous avec les urnes. Et compte tenu des enjeux actuels, les électeurs LGBT devraient s’en préoccuper.

Année d’élections en Suisse. Élections fédérales. Nous sommes appelés aux urnes cet avant-dernier dimanche du mois d’octobre, comme c’est le cas tous les quatre ans, pour renouveler notre Parlement. Le Conseil national redistribue ses 200 mandats de député·e·s au scrutin proportionnel. La chambre haute, le Conseil des Etats, accueillera sur ses sièges deux représentant·e·s issus de 20 cantons, alors que six autres (AI, AR, BL, BS, NW et OW), qui sont les anciens demi-cantons, n’en envoient qu’un.

Ce petit rappel institutionnel étant effectué, entrons dans le vif du sujet. Ce scrutin ne passionne pas les Suisses. Pour autant, c’est bien à Berne que se décident les grands dossiers qui concernent directement les personnes LGBT. Nous ne vous donnerons pas de recommandation de vote, évidemment. Toutefois, il faut bien rendre à César ce qui est à César. Si la thématique du mariage égalitaire occupe aujourd’hui les débats parlementaires, nous le devons aux Vert’libéraux. Sur ce point précis. Merci à elles·eux.

Le mariage pour toutes et tous, parlons-en. Vous le savez sans doute, la déception était grande fin août dernier, à l’issue de la session de la Commission des affaires juridiques du Conseil national, qui se penchait justement sur la future loi sur le mariage égalitaire en Suisse. Si le principe de l’ouverture des unions semble largement acquis parmi les parlementaires, le véritable enjeu était ailleurs, à savoir dans l’intégration ou non de la procréation médicalement assistée dans le projet, soutenue par la gauche, les écologistes et le PLR.

Échecs et maths
Dans le rapport de la majorité, la Commission a estimé que la question des dons de sperme – pour l’instant réservés aux couples hétérosexuels mariés – devrait plutôt être débattue lors d’une étape ultérieure. Cela sera donc non, à une courte majorité de 13 voix contre 12. La politique c’est une question de mathématiques. Les élections, c’est résoudre l’équation.

Faisons l’exercice. Sur les 25 député·e·s qui composent cette commission du national les sièges se répartissent de la manière suivante: 1 bourgeois-démocrate (PBD), 3 démocrates-chrétiens (PDC), 4 libéraux-radicaux (PLR), 5 socialistes (PS), 2 verts (V), 1 vert’libéral (VL) et 9 démocrates du centre (UDC). Le front progressiste (PS, PLR, V et VL) représente donc 12 voix. Sans vouloir simplifier cette affaire, on a bien compris qui votait quoi. Il est évident que le vote de commissaire n’est pas forcément la pure expression d’un vote qui se tiendrait en plénière. Les partis attribuent des sièges de commissions à leurs élu·e·s, qui peuvent porter des valeurs diverses, être plus ou moins sensibles aux questions LGBT par exemple. Quoi qu’il en soit, le front progressiste pour le mariage pour tous (variante qui intègre le don de sperme ou PMA) représente 96 sièges, contre 97 aux conservateurs. Là encore, une voix de différence.

Politique fiction
La question qui se pose est: en l’état du rapport de force, que se passerait-il si le Conseil devait se prononcer aujourd’hui sur des sujets qui malheureusement crispent encore tels que les droits des personnes trans* ou la GPA? Le salut, chères lectrices et chers lecteurs, ne viendrait certainement pas du Conseil des États. Si son accord est indispensable pour l’adoption d’une loi fédérale, les sénateurs sont réputés plus conservateurs que leurs homologues de la chambre basse. Aux États, sur les 46 sièges, 14 sont occupés par le Parti démocrate-chrétien.

Certain·e·s pourraient trouver cette démonstration simpliste et c’est vrai. Il existe des forces progressistes dans à peu près tous les partis. Lorsque l’on vote pour quelqu’un on vote pour son orientation politique, mais on vote aussi pour une personnalité. Les sections cantonales sont également plus au moins en ligne avec la doctrine du parti national, ce qui crée parfois des surprises au moment des votes. Enfin, il y a un mouvement de fond. La porosité des formations politiques aux questions LGBT est de plus en plus forte et les lignes bougent, enfin. L’inclusion et la diversité ne sont heureusement pas l’unique apanage des formations de gauche. Il n’empêche que la politique, c’est aussi des actes. Nous déléguons à d’autres le pouvoir de faire des choix qui façonnent nos vies. Ce n’est pas rien.

Les questions LGBT sont une chose et la Suisse a plus d’un dossier brûlant sur la table. À peu près la moitié du pays votera en son âme et conscience (48,5% des Suisses ont participé au scrutin de 2015) en octobre prochain. Espérons juste une chose: qu’à l’issue des élections, à la salle des pas perdus on ne fasse pas que les cent pas.

Pour en savoir plus sur les candidat·e·s:
» Le classement des faîtières nationales: rainbowpolitics.ch
» Le questionnaire valaisan: alpagai.ch
» Sur les questions trans*: tgns.ch
» Le questionnaire genevois: lgbt-vote.ch

Associatifs en campagne

Nous avons fait le tour des associations romandes pour savoir si certain·e·s de leurs membres étaient candidat·e·s.

Élections obligent, les associations locales, régionales et nationales publient leurs traditionnels classement des candidat·e·s au scrutin. C’est le cas notamment des faîtières nationales, de Sarigai ou de la Fédération genevoise des associations LGBT. Logiquement, les thématiques qui reviennent le plus sont liées au mariage égalitaire, aux questions reproductives, aux questions trans* et aux questions d’asile.

À la lecture de ces questionnaires (dont vous trouverez les références à la fin de cet article), nous pouvons nous étonner de certaines thématiques qui ne relèvent pas forcément des problématiques d’ordre fédéral. «C’est pour nous l’occasion de tester la porosité des candidat·e·s à des questions plus larges», précise Delphine Roux, coordinatrice de la Fédération genevoise des associations LGBT. Dans la pléthore de personnes qui se présentent aux élections fédérales, il va de soi qu’il y a des personnalités issues de la communauté LGBT. Il est vrai également qu’il y a bon nombre d’allié·e·s sur les thématiques qui nous occupent.

Nous avons décidé de nous attarder sur les personnalités en lice pour le scrutin qui sont également membres d’associations cantonales. Cette liste ne représente donc pas un regard exhaustif sur les personnalités qui défendent l’égalité.

Canton par canton
Dans le canton de Fribourg, une personne est candidate aux fédérales: le responsable du groupe politique de Sarigai, Alexandre Korkia, sous la bannière du PBD. «C’est vrai qu’il y a des membres plus conservateurs que d’autres au parti bourgeois-démocratique. C’est le cas parfois dans les commissions… Il y a aussi des cantons qui sont plus conservateurs mais nous sommes depuis 11 ans progressistes sur bien des dossiers», précise le politicien de 31 ans. Fribourg pourra aussi compter sur la candidature de Loris Grandjean chez les jeunes Vert’libéraux.

Dans le canton de Neuchâtel, Damien Cottier, ancien conseiller personnel de Didier Burkhalter et futur membre de Network se présente également sur la liste PLR. En Valais, Aymeric Dallinge, figure bien connue du monde associatif (Alpagai, PAV), est candidat sur la liste numéro 9 Jeunesse socialiste du Chablais. Didier Bonny, membre de l’association 360 et coprésident de la fédération romande des associations LGBT, se présente sur la liste des Verts à Genève. On ne compte pas de candidat·e·s affilié·e·s à un groupe LGBT dans les cantons du Jura et de Vaud.

Quoi qu’il en soit, le 20 octobre 2019, c’est à vous de faire votre choix.

Trois questions à Didier Bonny

Didier Bonny est coprésident de la fédération romande des associations LGBT et candidat Les Verts (GE) au Conseil National.
Didier Bonny (Les Verts/GE).

– Pensez-vous que les questions LGBT sont prises en compte par les électeurs suisses?
Didier Bonny – Elles sont prises en compte par les électrices et électeurs qui se soucient de l’égalité des droits pour toutes et tous. Des sondages faisant état d’une majorité de 70% en faveur du mariage civil pour toutes et tous ou encore l’échec de l’initiative du PDC, qui sous couvert d’égalité fiscale voulait ancrer dans la Constitution que le mariage est l’union entre un homme et une femme, en sont la preuve.

– Quelles devraient être les priorités des futur·e·s élu·e·s fédéraux pour les droits LGBT?
– Voter en faveur d’un mariage civil pour toutes et tous égalitaire, vote qui devrait avoir lieu au printemps prochain, et ainsi aller à l’encontre de la position la commission des affaires juridiques qui, à une voix près, en a exclu la PMA et la double filiation. Faciliter le changement d’état civil des personnes trans* en se basant sur l’auto-détermination. Ajouter dans la loi sur l’asile (LAsi) la mention explicite des motifs de fuite spécifiques aux personnes LGBT afin que les persécutions spécifiques aux personnes LGBT soient explicitement reconnues. Beaucoup de compétences sont cantonales (sécurité, éducation, etc).

– Le Parlement peut-il avoir un influence sur les agendas locaux?
– Le Parlement peut en avoir une en votant, par exemple, une résolution qui demanderait à ce que l’office de la statistique réalise une enquête sur les actes homophobes et transphobes. Cela obligerait les polices cantonales à récolter ces données. Mais pour ce faire, il faut tout d’abord que la norme pénale antiraciste qui prévoit son extension aux actes homophobes soit votée le 9 février prochain par le peuple suisse, puis qu’elle soit reprise par le Parlement pour l’étendre aux actes transphobes.

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