Prostitution gay: Le coût du tapin

31 janvier 2010

"Hustler White", de Bruce la Bruce (1996)

Avec Doubles Vies, sa récente enquête sur la prostitution gay en France, Hervé Latapie jette un éclairage inhabituel sur un sujet encore tabou et recueille des témoignages touchants qui tordent le cou à bon nombre d’idées reçues.

Hervé Latapie aime les sujets qui fâchent. Déjà, lorsqu’il tenait le bar la Petite vertu, à Paris, il animait les Gueuloirs, débats souvent polémiques mais toujours dans une volonté d’explication. Son premier livre, Doubles vies, un essai sur la prostitution masculine, est le fruit de 10 ans de recherche et d’interviews. Quoi de plus naturel que de s’attaquer à ce sujet qui le fascine «pour le côté transgression de la structure sociale» précise-t-il alors qu’il nous reçoit dans son bureau de gérant de la boîte parisienne «Le Tango».

Pas de misérabilisme
L’ouvrage d’Hervé Latapie est intéressant à bien des égards. Il est en effet l’un des tout premiers à avoir recueilli des témoignages à la fois de prostitués et de clients, ce qui est assez rare, les clients étant généralement peu enclins à partager leurs expériences. «C’est normal, explique l’auteur, quand tu es client, tu fais pitié, même à tes amis, ou tu révoltes. Pour la plupart des gens, le prostitué, lui, est une victime.» Pour réaliser ses interviews, Hervé Latapie a eu l’honnêteté de se présenter comme client, ce qui n’est pas éloigné de sa réalité et lui a permis d’établir un rapport sans jugement moral avec les clients qu’il interrogeait. Doubles vies apparaît ainsi comme une entreprise de démystification de la prostitution masculine, qui ne correspond pas à l’image coutumière, misérabiliste et pétrie de discours moralisateurs.

De la rue à internet
Les prostitués gays travaillent aujourd’hui majoritairement par le biais d’Internet. En effet, d’après Nikita, co-fondateur en France du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) et co-auteur de Fières d’être putes, il n’y aurait plus aujourd’hui que 15 % de prostitution de rue. La grande majorité sont jeunes, entre 18 et 30 ans, et pratiquent occasionnellement ou simplement en marge d’une autre activité mal payée. Un constat qui en dit long sur l’incapacité de notre société à offrir des conditions de vie décentes. Et surtout, pour eux, il s’agit d’un travail comme un autre, ce qui ne surprend pas du tout Nikita: «Un sportif, un danseur, un ouvrier n’utilise-t-il pas également son corps?»

Clients stigmatisés
De manière générale, le client est finalement bien plus stigmatisé que le tapin lui-même. Les clients que l’on découvre dans Doubles vies sont pourtant touchants et complexes. La plupart appartiennent à ce monde cruel où l’on ne plaît plus après 40 ans. Avec l’âge, la drague devient difficile, on a peur de se prendre une veste. Une information troublante: plus de la moitié des clients de prostitués gays sont en couple hétérosexuel et souvent de bons pères de familles. D’après Nikita, on atteindrait 95 % d’hétéros chez les clients de tapins travestis. Cependant, ces expériences restent frustrantes. Doubles vies révèle des clients qui ont toutes les peines du monde à contenir leur affection, à ne pas s’attacher à leurs escorts. Nikita le confirme: «L’affection est toujours présente et c’est un problème que les prostitués doivent gérer. La prostitution est avant tout une rencontre entre deux personnes. C’est vrai que rapidement on ne pense plus à l’aspect financier.»

Une hypocrisie totale
Affection ou pas, pour les escorts, cette activité est un travail comme un autre. Alors pourquoi ne laisse-rait-on pas enfin aux prostitués la liberté d’exercer comme ils l’entendent? «Nous vivons en France une hypocrisie totale, explique Nikita. La prostitution n’est pas illégale, ce sont les moyens d’exercer qui le sont. Dans le code pénal, l’esclavage, l’exploitation, y compris des mineurs, sont déjà sanctionnés, pourquoi prévoir un cas particulier pour la prostitution?» Tout comme Hervé Latapie, l’association STRASS préconise l’accès à un statut d’auto-entrepreneur qui permettrait aux prostitués d’exercer dans un même local en autogestion pour éviter de dépendre d’un patron exploiteur. Une légitimation qui permettrait de cola prostitution par le grand public!» Ce n’est pas gagné. Laissons le mot de la fin à Benjamin, prostitué suisse cité dans Doubles vies, qui milite depuis des années pour la cause: «Dans le monde dont je rêve, il n’y aura pas de prostitution parce qu’on vivra autrement notre sexualité.»

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