Sexualités

L’Ave Maria de la papesse du BDSM

Cinéaste, productrice indépendante et pionnière de ce qu’elle nomme « erotic noir », Maria Beatty vient de réaliser «The Black Widow». Confessions sans repentir à la terrasse d’un café parisien.

Maria Beatty commande un verre de vin avant d’égrener ses confidences. Blonde au regard d’ange bleu, elle a tourné son premier film en 1989. A cette époque, le féminisme pro-sexe commence à grignoter la grosse pomme, et Maria suit de près le mouvement qui se déclare avec Judith Butler, Carol Queen ou Candida Royalle. «Il y a aussi une posture politique dans mon travail», lance-t-elle. «En montrant comment les femmes peuvent disposer librement de leur corps, je témoigne de cette prise de pouvoir.» Avec l’actrice Annie Sprinkle, elle a réalisé un film pédagogique, «Sluts and Goddesses» (1992) qui prône l’empowerment et la liberté sexuelle. «Il y avait un besoin d’exprimer quelque chose par le corps, une énergie qu’il était impossible d’ignorer à New York. Je fréquentais The Hellfire et Pandora’s Box, des clubs où s’organisaient des soirées BDSM pour les filles.» Au même moment, elle pose ses valises au Chelsea Hotel. Elle y tournera «The Black Glove» (1996), un film culte dans lequel elle se soumet aux désirs de Maîtresse Morgana. «J’adore être malmenée dans tous les sens par de magnifiques créatures», dit-elle avec malice. «Mais on le sait tous, la soumission ce n’est ni plus ni moins que la domination suprême!» Il y a d’ailleurs un besoin obsessionnel de contrôle chez elle. De l’image au son, Maria maîtrise tout d’une main de fer… dans un gant de latex.

360° – Comment est né le projet du film, The Black Widow?
Maria Beatty – «The Black Widow» est un film assez cathartique. J’ai perdu plusieurs personnes de mon entourage ces deux dernières années, et notamment mes parents. Alors, j’ai eu envie de réaliser un travail sur les liens entre la mort, le deuil et l’érotisme. Ça m’a permis de traverser ce tunnel, c’était une sorte de convalescence. D’ailleurs maintenant je suis en pleine forme. Et puis à Paris, j’ai quelques French lovers qui sont fantastiques, donc je n’ai plus de chagrin!

– Pourquoi avoir utilisé des symboles religieux, comme lors de la fessée avec un crucifix?
– C’est une métaphore irrévérencieuse et provocatrice. C’est la première fois que j’utilise ces motifs qui sont assez évidents dans le SM, mais là, ça fonctionne bien. Ces icônes ont un pouvoir totémique et je trouve que ça va bien avec l’idée de l’outrage, de la torture…

– Beaucoup de vos films sont muets…
– Oui, je trouve que l’absence de dialogues crée un mystère, une atmosphère étrange qui laisse une plus grande part d’interprétation au spectateur. Ça laisse la porte ouverte à l’imaginaire. Mais il y a toujours un gros travail de sound design. Les reliefs, les textures, la musique renforcent l’émotion, les sensations. Là, j’ai voulu une musique très mystique, qui donne le sentiment de s’élever.

– Qu’est-ce que signifie «Erotic Noir»?
– Je trouve que c’est le terme qui décrit le mieux mon travail, même si parfois j’explore aussi des pratiques plus hardcore entre filles, comme dans le film Post Apocalyptic Cowgirls. Celui-là c’était un peu mon côté punk, grunge… The Black Widow est plus onirique, plus sensuel, c’est le versant gothique. Tout dépend de l’humeur.

– Quel est votre type de femmes?
– Je les aime félines et froides, calculatrices et subversives! Il faut qu’elles te donnent le sentiment d’être une toute petite chose.

– Et comment dirigez-vous vos actrices?
– I have a casting couch! (Rire). Les filles travaillent au feeling, je ne fais jamais de répétitions. Il y a une grande part d’improvisation, de spontanéité. Donc forcément pour que ce soit bien, il faut qu’il y ait de la complicité et une certaine alchimie entre elles.

– Quels sont vos projets?
– En ce moment, je tourne un film avec des performers transgenres, gays et lesbiennes. J’ai été inspirée par «Le Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant» de Peter Greenaway. Il y aura une scène de banquet, avec orgie de nourriture et d’alcool. C’est une bacchanale qui montre comment le désir peut s’exprimer à travers la gourmandise, le goût des autres, voire l’anthropophagie. Autrement, je retourne à New York dans un mois pour une scène de bootcamp. Et ça c’est très politique pour moi! Parce que c’est nouveau de montrer des femmes en chaleur dans un camp militaire.

– Quelle est l’atmosphère à New York en ce moment?
– C’est la terreur! La peur du terrorisme. L’Amérique a besoin de changement. Hillary Clinton sera probablement la première femme présidente. En tout cas, elle a une bonne équipe de campagne… Son mari? (Rire). Un film avec Hillary Clinton et Marine Le Pen, ce serait hot, non? Mais laquelle des deux dominera l’autre, telle est la question…

The Black Widow, 2015 avec Aj Dirtystein, Ardiente de la Huerta, Yumie Volupte et Rosebutt musique de Charly Voodoo Plus d’infos: bleuproductions.com

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8 juin 2015   Thèmes: Étiquettes : , , ,

1 comments

« Parce que c’est nouveau de montrer des femmes en chaleur dans un camp militaire  » : c’est sûr que l’apparition du thème « militaire » correspond à l’époque… Est-ce nécessaire d’aller de ce côté-là quand les partis frontistes et d’extrême droite avancent en Europe et dans l’ensemble du vieux monde occidental, prônant le retour à des valeurs racistes et morales d’un autre temps ? L’underground se laisserait-il contaminer lui aussi ? Et puis nouveau… la fascination BDSM pour l’imagerie nazie n’est pas si nouvelle…

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