Bienvenue au Pakistan, «pays des purs»

Dans les rues d’Islamabad ou de Lahore, les hommes se tiennent par la main et s’enlacent sans retenue. Si la proximité physique est ordinaire, les amours homosexuelles, eux, sont encore un tabou.

Dans leur salon décoré de tableaux et d’œuvres d’art, Qasim et Ali attendent patiemment leurs convives. Les deux hommes sont en couple depuis un an et fêtent ce soir leur anniversaire entre amis. Tous des hommes, ou en tout cas, tous nés hommes. Tous gays, bisexuels ou transgenres. Les invités arrivent et les styles se mélangent. Certains sont en costume, d’autres habillés et maquillés en femme, quelques-uns associent étonnamment moustache et talons hauts. Après quelques verres de jus de fruits, dont certains illégalement agrémentés d’alcool, les amoureux s’enlacent et les hijras [transgenres, membres d’un troisième genre reconnu au Pakistan] font grelotter leurs clochettes de pieds aux rythmes des musiques indiennes entraînantes. Difficile de croire que nous sommes à Lahore, deuxième plus grande ville du Pakistan, où l’homosexualité est encore considérée comme un crime.

Mise en danger
Bien que le code pénal ne mentionne pas explicitement l’homosexualité, il stipule que les «relations charnelles contre nature» sont passibles d’une amende ou d’une peine d’emprisonnement allant de deux ans à la perpétuité. «Ici, l’homosexualité est avant tout une affaire de classe sociale. Les gays et lesbiennes qui s’affirment ouvertement et peuvent vivre une relation de couple viennent de milieux aisés et éduqués. Personne ne se mêle de ce qui se passe à l’intérieur de leurs maisons une fois que les portes sont fermées et surveillées par des gardiens», glisse Sarman, un ami bisexuel du couple. Dehors, les choses sont plus compliquées. «Je ne peux pas exprimer librement ce que je ressens», avoue-t-il. «J’ai perdu de très proches amis en leur disant que j’aimais aussi les garçons. Dans notre culture, il n’y a pas de place pour ma sexualité. Ceux qui s’affranchissent des tabous peuvent mettre leur vie en danger.»

Pourtant, l’homosexualité est très répandue au Pakistan. «Vidéo sexe gay indien» arrive en tête des requêtes sur le moteur de recherche PornMD, qui renvoie vers des sites pornographiques. (Fait amusant lorsque l’on sait par ailleurs que l’Inde est l’ennemie jurée du «Pays des Purs»!) Dans les couches populaires, de très nombreux Pakistanais ont des relations homosexuelles avant le mariage. Il s’agit souvent d’une sexualité de «circonstance», conséquence de la ségrégation des genres qui ne leur permet pas de rencontrer des personnes du sexe opposé. «Dans mon lycée, 90 % des filles avaient des relations entre elles», raconte ainsi Sara, une jeune lesbienne de 25 ans. «Dans les madrasas [écoles religieuses pour les jeunes garçons], les pratiques homosexuelles sont très courantes mais personne n’en parle puisque ça touche à l’Islam», confirme Sarman.

Hotspots
La culture Pakistanaise impose le mariage comme seule voie possible et ceux pour qui l’homosexualité n’est pas qu’une simple passade d’adolescent mènent généralement une double vie. «Je connais un homme marié qui travaille dans la finance, un barbu qui fait sa prière cinq fois par jour et qui voit son amoureux en cachette, confie Qasim. La plupart des gays sont dans ce cas.» Lorsqu’ils ne se rencontrent pas sur les réseaux sociaux, à travers les nombreux sites internet et applications mobiles, ils se croisent à la nuit tombée dans des parcs, des restaurants ou des gares, connus comme étant des «hotspot». A Lahore, un bar gay clandestin a même réussi à survivre quelques temps jusqu’à ce que les incursions quotidiennes de la police extorquant de l’argent forcent le propriétaire à fermer. Les femmes, qui ont généralement peu de contact avec le monde extérieur, se rencontrent plus facilement dans les écoles et les internats.

«Ils me tueraient»
Sara et Bina, elles, se sont contactées sur internet. Dans un café d’Islamabad, les deux jeunes femmes racontent leur histoire en dégustant un milkshake. «Sara a rejoint un groupe Facebook que j’avais ouvert pour les garçons manqués», explique Bina, dont les vêtements masculins détonnent avec les shalwar kameez [robes traditionnelles] que portent les femmes pakistanaises. Après une longue histoire d’amour homosexuel à l’adolescence, Sara a dû épouser un homme lorsqu’elle avait 22 ans. Elle s’y est résignée jusqu’à ce qu’elle découvre que son mari avait une autre femme et un enfant. Elle réussit alors à quitter son foyer et rejoint Bina aux Emirats Arabes Unis où la jeune femme s’était expatriée. Depuis, Sara n’a plus de contact avec ses parents. «Ils me tueraient s’ils savaient!» Un de ses oncles, lui, a su, et est venu la menacer de mort jusqu’à Dubaï après avoir été informé que sa nièce était en couple avec une femme. Effrayé, le couple a tout quitté pour venir à Islamabad, où elles ne connaissent personne.

Les deux jeunes femmes cherchent maintenant à obtenir un visa pour l’Europe ou les Etats-Unis. «Nous voulons vivre dans un pays libre où nous pourrions marcher main dans la main, confie Bina. Ici, certains mollahs [Docteurs de la loi coranique] seraient prêts à nous tuer juste pour sauver l’honneur!» Toutes deux sont musulmanes. «Et fières de l’être!», s’exclame Bina. «A aucun moment, le Coran ne condamne l’homosexualité. Au contraire, il y est écrit que tout le monde est libre de vivre et de s’exprimer.» Mais tous ne l’entendent pas de cette oreille. Lorsque l’Ambassade des Etats-Unis à Islamabad a accueilli la première LGBT pride du pays en juin 2011, le Jamaate- Islami, plus important parti islamique du Pakistan, a évoqué la «deuxième plus dangereuse attaque contre le pays après les frappes de drones». Pour les musulmans homosexuels, Muhsin Hendricks est une référence. Cet Imam Sud-Africain qui a étudié la religion au Pakistan prêche la coexistence de l’homosexualité et de l’Islam. «Les livres sacrés sont affaire d’interprétation, analyse Qasim. La difficulté, c’est que l’Islam n’est pas une religion que l’on peut facilement questionner. » Beaucoup se tournent vers le soufisme, une branche de l’Islam qui prône la tolérance et dont de nombreux poèmes évoquent des amours homosexuels.

Le Pakistan est pétri de paradoxes. En 2011, le pays a accordé un statut juridique aux hijras qui sont devenus un «troisième genre». L’une d’entre elles a même été autorisée à briguer un poste de députée lors des dernières élections. Mais difficile d’imaginer qu’un jour les homosexuels puissent vivre librement. Qasim y croit. «Regardez l’Europe. Les pays se sont peu à peu détachés du poids des religions et certains d’entre eux ont ouvert le mariage aux personnes du même sexe. Au Pakistan, les jeunes sont fatigués du fondamentalisme et des restrictions. Ils sont de plus en plus nombreux à être athées ou agnostiques. Mettez les gens en cage et la seule chose qu’ils voudront, c’est s’en échapper!»

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