Santé Body-positivisme

Self(ie) estime

13 sept. 2020

Trois des modèles de la campagne «T’es super comme tu es!» de l'Aide suisse contre le sida.

La campagne «T’es super comme tu es» de L’Aide suisse contre le sida fait de l’estime de soi une question cruciale de santé personnelle et communautaire. L’occasion de tendre le miroir du body-positivisme vers nos espaces LGBTQ+.

«T’es super comme tu es!» Ce slogan positif, on le croise déjà depuis cet été dans les espaces communautaires LGBTQ+ suisses et les applis de rencontre. À l’appui d’enquêtes de population, l’Aide Suisse contre le Sida a constaté la prégnance du stress et des préoccupations liées à leur image corporelle pour les hommes gay, bisexuels, et les personnes trans*. Dans un monde saturé de filtres et d’images idéales, le règne de l’apparence sur les réseaux peut décupler les conséquences négatives sur l’estime de soi. Dans le réel ou le virtuel, l’impact sur la santé psychique et physique des individus est d’autant plus fort pour des groupes déjà sujets aux discriminations liées à leur orientation sexuelle ou à leur genre.

L’Aide suisse contre le sida analyse que ces freins au sentiment d’appartenance communautaire ont aussi une incidence plus indirecte sur l’accès aux soins, notamment sur le dépistage VIH-IST. Florent Jouinot, coordinateur romand de l’organisation, le précise: «Certaines personnes, en raison d’une mauvaise image corporelle, peuvent être amenées à délaisser leur santé. Je m’en rends compte sur des actions de prévention, sur le terrain communautaire la norme agit et dans les applis encore plus. Celles et ceux qui ne correspondent pas ne vont plus dans ces lieux et échappent à la prévention.»

Pressions homonormatives

La campagne vise donc l’exact inverse, c’est à dire la reconnaissance, la valorisation de la diversité de tous les corps, dans la lignée des mouvements de body-positivisme. S’assumer, estimer son corps tel qu’il est, est le nerf de la guerre contre un «mal-être endémique» alimenté par les injonctions au corps parfait, performant, dont la désirabilité est dictée par des canons de masculinité et de féminité hyper-normatifs, actifs non seulement à l’extérieur mais reproduits à plein régime à l’intérieur de nos communautés. Les profils de drague gay, par exemple, n’en sont que le miroir parfois violemment décomplexé, où peuvent se jouer rejet, stigmatisation ou au contraire fétichisation des corps gros, non-musclés, des corps trans*, racialisés, invalides, ou infectés (le fameux «pas de gros, pas de vieux, pas de folles, pas de noirs, pas d’asiatiques, pas de séropo…»). «Dans tous les cas, l’individu est rendu objet, qu’il soit de dégoût ou de fantasmes», souligne le communiqué de campagne.

Si un espace numérique de sociabilité comme Instagram est le haut lieu de la mise en scène des corps stéréotypés et largement marketés par les influenceurs, c’est aussi un terrain d’expression des libertés body-positive ( «body-posi» ou «bo-po»). C’est d’ailleurs les réseaux sociaux qui ont accéléré l’avènement de ce mouvement social que deux américaines nomment ainsi pour la première fois en 1996, et prône la diversité physique contre les normes esthétiques dominantes. Tout un chacun peut relayer ou contrer les diktats corporels tant l’influence des réseaux est puissante. Ou être récupéré par elle.

Contre le fat-shaming, contre le body-shaming en général, et dans l’optique de refaçonner les représentations de ce qui devrait être considéré comme beau ou désirable, nombre de comptes revendiquent l’exposition de tous les types de corps, qui embrassent fièrement leurs singularités comme leurs imperfections. Des communautés d’empuissancement de soi (empowerment) se créent, où se suivent mutuellement des personnes ordinaires aux corps «indisciplinés».

Corps indisciplinés

Ces «unruly bodies», l’Américaine Roxane Gay, femme noire, bisexuelle et obèse, en est l’une des porte-voix les plus visibles en dehors des réseaux sociaux. L’auteure de ,«Bad Feminism» puis de «Hunger» les invitait d’ailleurs à s’exprimer dans une publication digitale éponyme de 2018 émanant du site Gay Mag dont elle est co-éditrice. Vingt-quatre auteur·e·s déclinaient la question «qu’est-ce que ça fait de vivre dans un corps indiscipliné?», entre enjeux de corpulence, de racialisation des corps ou de coûts des soins chirurgicaux et dermatologiques.

«Quand on jette un œil à Instagram et aux hashtags de body-positivity, je suis toujours frappée d’y voir des gens extraordinairement minces»

Roxane Gay, si elle défend la body ou la fat positivity comme contre-modèle de lutte pour la confiance en soi, n’en nie pas les limites quand la presse l’interroge: «Quand on jette un œil à Instagram et aux hashtags de body-positivity, je suis toujours frappée d’y voir des gens extraordinairement minces. Je ne crois pas qu’on trouve la diversité corporelle qu’on devrait au sein d’un mouvement consacré à la promouvoir.» La body-positivity, elle aussi, n’est pas à l’abri de reproduire ses propres injonctions normatives.

Comptes éclairés

Mais que l’on soit galvanisé·e, dépendant·e, inspiré·e, noyé·e, réfractaire, validé·e ou anxieux·se devant les flux continus de mise en scène de soi et le maintien chronophage d’une célébrité ordinaire sur les réseaux, les comptes body-positifs queer éclairés regorgent. Entre les algorithmes directifs, en fouillant, certains, très critiques, créatifs ou politisés, font circuler des messages, répertorient ou dénoncent par exemple des modes de conversations Grindr discriminantes, des pratiques racistes ou même le revenge porn. D’autres contournent la photo ou la vidéo en choisissant l’illustration, le mantra valorisant, le slogan, le récit personnel. Certain·e·s deviennent des role models masculins, féminins ou non binaires de l’estime de soi. Des images, des outils miroirs (libérateurs et tyranniques à la fois?) par lesquels on cherche en solitaire un moyen d’exister au beau milieu de la vie des autres.

À noter que dans le cadre de sa campagne, l’Aide Suisse contre le Sida propose dans ses lieux partenaires des dépistages VIH + IST à 40 francs jusqu’au 31 octobre, pour les HSH, les personnes trans et non-binaires. L’objectif est d’inciter l’accès au dépistage à moindre coût et d’atteindre ainsi davantage de personnes éloignées de la communauté, grâce à une campagne sur les réseaux sociaux et les applications de rencontre. Plus d’infos sur drgay.ch/super.

Ressources (en anglais) Roxane Gay: gay.medium.com/unruly-bodies/home

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