Édito

L’éveil des sens

Alexandre Lanz. Photo ©Ricardo Caldas
Alexandre Lanz. Photo ©Ricardo Caldas

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Rédacteur en chef

Il y a quelques jours, je découvrais sur le compte Instagram d’un mec que j’adore suivre aux États-Unis la publication suivante: «Mon premier souvenir homosexuel remonte à un stylo à encre que ma maman m’avait rapporté d’Hawaï. Il y avait un homme dessus, et lorsque que je retournais le stylo, son maillot de bain disparaissait. Mon père avait reçu la version féminine qui m’intéressait beaucoup moins. C’est à ce moment-là que j’ai su.» Cet instant précis où le déclic a lieu, où la conscience s’éveille comme un airbag pour mieux atténuer le choc, a souvent lieu au contact d’un objet dont l’image se cristallise aussitôt dans notre cerveau.

Bien avant les mots pour envisager de faire un coming-out auprès de ses proches, les émois provoqués par ces objets qui nous entourent façonnent nos identités. D’ailleurs le stylo en question, j’imagine qu’on est nombreux·euses à l’avoir effleuré dans un magasin de souvenirs quelque part dans le monde. Pour ma part, je m’en souviens très bien, c’était sur le pont du Rialto à Venise.

Mythologies enracinées dans l’enfance
Dans ce numéro, mon souhait était d’apprivoiser notre rapport au design. Le timing était parfait pour la thématique en écho au très couru Salon du Meuble qui se déroulait début septembre à Milan. Lorsque j’en ai parlé à Robin Corminboeuf, il a immédiatement évoqué l’idée d’un retour aux sources des objets du désir. Je lui ai demandé de recueillir quelques témoignages qui racontent ces découvertes, ces premières sensations physiques, la genèse des fantasmes par une image, un volume, une matière au contact de la peau. Comme il le contextualise très bien dans l’introduction de son sujet, l’intention n’est pas ici d’entremêler maladroitement l’enfance à la sexualité. Mais plutôt de se souvenir du climax de l’éveil des sens au temps de l’innocence. Ces mythologies enracinées qui reviennent à l’esprit au détour d’un rappel sensoriel comme une vague sur la plage.

En partageant mon enthousiasme pour le sujet autour de moi, j’ai constaté qu’il fait beaucoup réagir. Discussion d’apéro ou passionnante conversation sociologique, le propos donne lieu à des échanges à bâtons rompus où chacun·e·x trépigne de raconter sa propre expérience. Où les un·e·x·s sont subjugué·e·x·s de découvrir des ramifications de sensations avec les autres. Il y a quelque chose d’universel là-dedans. Quelque chose de profondément ancré dans nos cultures, propre à une époque, comme les vignettes Panini, les catalogues de vente par correspondance, ou plus intemporel, comme le révèle un des témoignages: «Le jeu du peignoir, avec ce que ça montre, ce que ça cache, ce que ça suggère, les mouvements du corps qui font bouger le tissu en exposant des parties et en en cachant d’autres, la sensation légère du textile sur la peau nue, je trouvais ça terriblement érotique.»

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1er oct. 2021   Thèmes: Étiquettes :

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