Chroniques

Le Boxer


Pendant quelques années, tu paies un abonnement dans une salle de sport. Les vestiaires sont exigus, il y a peu de place pour se changer et de nombreux clients·x. Personne n’échange une parole.

Un soir d’automne, un homme au corps martial et bombé de muscles, pâle, un tatouage d’aigle sur le dos, occupe le seul banc disponible du vestiaire de la salle de sport. Il a fini son entrainement. Il est assis, en boxer, écoute de la musique avec un casque. Il ne se déplace pas pour te faire de la place. Tu as peur de cet homme, de sa violence rentrée, de son occupation égoïste de l’espace.

Il te montre qui domine qui.

L’homme à l’aigle noir part se doucher, laisse ces vêtements étalés: bas de survêtement noir et T-shirt blanc, boxer noir à rayures blanches abandonné au sommet comme la pelure d’un fruit.

Quelques mois plus tard, ton abonnement prend fin et tu ne le renouvelles pas. Tu ne supportes plus la musique passe-partout qu’on diffuse dans la salle, la lumière des néons, les corps formatés et l’odeur du lait protéiné à la banane. Les slogans anglais sur les T-shirt.

Tu gardes le boxer noir à rayures blanches sous ton lit.

Un boxer taille M de la marque H&M, que l’homme portait très serré et qui contient une part de l’âme et la force de son propriétaire.

Le tissu tiède sent le savon, et dans trois points précis, les secrets de son corps, dessinant une cartographie intime. Cette carte, tu la connais par cœur, tu la lis les yeux fermés.

Ta force s’enracine dans ce vol. Tu as volé sa peau, son âme.

Les soirs d’automne, le paysage s’évanouit; on ne voit plus, à la place de la ville et du ciel, qu’une béance à travers les fenêtres. Mais désormais, il y a un aigle dans ta poitrine et tu as la force de deux hommes. La nuit t’accueille − elle a l’odeur rassurante de l’inconnu.

Julien Burri est poète, romancier et journaliste. Il écrit sur les corps, la nuit et les glaces en bâton.