Édito

I’m the Boy

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Rédacteur en chef

J’avais 12 ans en 1984. Déjà, les indices pulsaient dans mes veines, électrisées par la culture pop pénétrant tous mes sens. Je découvrais Serge Gainsbourg avec Love On The Beat, le titre éponyme de son album culte. Au total, 8:04 minutes sous haute tension sexuelle, un choc sismique pour l’ado que j’étais. Gainsbarre dans toute la splendeur des mots de la langue française qu’il savait si bien manier: «D’abord je veux avec ma langue natale, deviner tes pensées. Mais toi, déjà tu tangues, aux flux et reflux des marées…»

Autour et à l’intérieur de cet album, tout sentait le souffre, le cul, l’extrême, l’interdit. Mandaté pour réaliser la pochette, William Klein s’était appliqué à satisfaire Gainsbourg qui lui avait donné pour mission de l’immortaliser comme «une femme la plus sublime possible». Décadence rétro affichée jusqu’au bout de sa clope qui se consume dans son porte cigarette devant son œil accentué à l’eyeliner: pari réussi pour l’artiste, pour le coup homme blanc cis hétéro privilégié. Soulignons.

Au beau milieu d’une décennie diabolisant l’homosexualité à travers le spectre du sida dans les médias, Gainsbourg tournait autour du pot et finissait par s’emparer du sujet dans deux des 8 morceaux gravés dans le sillon de son 16e album studio. Il y a Kiss Me Hardy. Mais surtout, I’m the Boy, «I’m the boy that can enjoy invisibility, le garçon qui a le don d’invisibilité…». À travers le regard du voyeur rôdeur, il fait une incursion dans les lieux de drague d’alors. Forcément cachés, forcément nocturnes, forcément invisibles aux yeux de l’écrasante hétéronormativité.

Le «don d’invisibilité». J’étais fortement intrigué par le refrain scandé par des hommes aux voix haut perchées. Des mots qui sousentendent qu’il existe un don de visibilité. Plus tard, en me repassant certaines scènes de ma vie en accéléré, j’ai compris la signification de cette invisibilisation à laquelle nous sommes confronté·e·x·s quotidiennement. Contraint·e·x·s à la vigilance de se défendre, à l’urgence de déconstruire ces privilèges qui perpétuent nos inégalités.

Au cours de ma vie, j’ai appris à sillonner entre l’ultravisibilité et l’invisibilité absolue. S’il ne s’agit pas d’un don en soi, on peut peut-être parler d’une habileté à se faufiler de l’un à l’autre. À jouer au chat et à la souris avec moi-même. Et parfois même, en antidote à la visibilité acquise de haute lutte, m’évader dans l’invisibilité sur le somptueux et atmosphérique Invisible des Pet Shop Boys.

Alexandre Lanz. Photo ©Ricardo Caldas

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