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«Je fais la fête dans un squat et j’en sors avec un métier»

«Je fais la fête dans un squat et j’en sors avec un métier»
Dans le numéro juin-juillet 1999, Emmanuel Coissy (ici avec Sonia) posait dans le cahier des tendances de l’été. La robe venait du squat Chez Brigitte et avait été portée à la Pride en 1997. Photo: Étienne Delacrétaz

Emmanuel Coissy a participé à 360° dès sa création, d’abord responsable mode, puis corédacteur en chef. À l’occasion des 25 ans du magazine, Il évoque Chez Brigitte, où est né le titre, et d’autres souvenirs de son passage dans les rangs du magazine queer.

Samedi 10 juin 2023 à 12h18. «Je ne sais pas quoi me foutre sur le dos pour la Pride…» Léo, 26 ans, m’envoie des vocaux parce que ses faux ongles l’empêchent d’écrire sur son smartphone. Il me raconte que son amie Victoria l’accompagnera: «C’est sa première Pride». L’excitation est palpable dans sa voix. Son dernier message s’achève par «J’écoute des chansons vintage queer des années nonante pour me connecter à mes ancêtres». D’un seul coup, j’ai l’impression d’être Dalida qui a «deux fois 18 ans». À ce moment-là, je marche au niveau du numéro 12 de la rue Prévost-Martin, dans le quartier de Plainpalais à Genève. Il fait beau et beaucoup trop chaud. Deux gamins se chamaillent sur l’aire de jeu qui se trouve là. Moi, je suis à la recherche de mes souvenirs. À cet emplacement, de 1994 à 1998, s’élevait une maison squattée, Chez Brigitte. Trois étages de folles hurlantes, de fêtes en robes à paillettes ou en éponge. Il fallait sonner. L’entrée était presque plus sélective que celle du Berghain. C’est ici qu’a été créée la Pride romande dont la première édition s’est tenue à Genève en 1997. C’est aussi ici que 360° puise son origine: le premier numéro est sorti en juillet 1998, quatre mois après la fermeture définitive du squat sous les coups des casseurs de pédés. De la maison, il ne reste plus qu’un mur latéral.
 

Le fantôme de Chez Brigitte

Je joue les archéologues en grattant la pierre pour la faire parler. Le mur jouxte l’Association du scoutisme européen et la paroisse Saint-François-de-Sales. À l’époque, les ados en short et les moines en bure, ça nous faisait marrer quand, la nuit, la fête et l’alcool – prix libre – débordaient sur le trottoir de Prévost-Martin. On rigolait franchement et on riait jaune aussi parce que la proximité des religieux nous renvoyait à la gueule un constat amer. La Suisse était sourde aux revendications des personnes LGBTIQ+. Les minorités sexuelles étaient vaguement tolérées tant qu’elles ne faisaient pas de vagues. Avec l’arrivée de la trithérapie en 1996, le VIH passait du statut d’épidémie à celui de maladie chronique. La création d’un support médiatique pour faire entendre nos voix était indispensable. Un magazine coloré format A4. Je crois qu’on n’avait pas encore de site internet…

Ce 10 juin 2023, 13h02, je raconte ça à Léo, qui est community manager, pendant qu’il enfile un pantalon en tulle imprimé serpent pour la Pride. Hilare, il me tacle: «Y avait encore des dinosaures dans ta rue squattée?» Bam! Dans ma gueule. Quand on a lancé le premier numéro, vendu à la criée à la Pride de Lausanne, en 1998, j’avais fabriqué les T-shirts transparents ornés du logo du magazine pour les bénévoles.
 

De la mode qui déconne

J’ai débarqué dans l’aventure 360° totalement par hasard. J’avais 20 ans cette année-là. Comme je sortais Chez Brigitte, j’avais paradé (presque) nu sur le char du squat à la Pride de 1997 à Genève. Je faisais partie des amis à qui on demandait de poser pour illustrer des articles du nouveau magazine. Il était trendy, les médias en parlaient. Son aspect luxueux tranchait avec les deux bouts de ficelle qui servaient à le réaliser. On n’avait pas de locaux comme c’est le cas aujourd’hui. Pas de rédaction, on se retrouvait dans la cuisine d’un appartement collé aux rails de la gare Cornavin pour boire des bières et soumettre nos sujets à Cathy, réd’ en chef intraitable, combative et bienveillante qui m’inspira quand je suis devenu journaliste. À ce moment-là, je ne l’étais pas et, va savoir pourquoi, j’ai été parachuté responsable mode du magazine. Je l’ai appris en feuilletant le mag. On me confiait quatre pages par numéro dont je pouvais faire à peu près ce que je voulais. L’idée était de présenter des photos de mode qui n’en seraient pas, histoire de se distinguer du très premier degré Têtu, sur lequel on crachait en le taxant de magazine de coiffeuses.
 

L’esprit de la fête

Notre Jean-Baptiste Mondino était Étienne Delacrétaz, photographe et ami avec lequel j’ai étroitement collaboré pour des séries mode et des photos de couverture. Celle du numéro de janvier-février 2001 annonçait un article sur l’homoparentalité. Christel qui posait avec un faux ventre en plastique nous a raconté, pendant qu’on la maquillait, qu’elle achevait des études de médecine et qu’elle s’apprêtait à devenir gynécologue obstétricienne. Même si je ne l’ai plus jamais revue, j’aime penser qu’en 20 ans de pratique elle a sans doute accompagné la naissance d’enfants de familles arc-en-ciel. Comme elle, beaucoup de gens, quelle que soit leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, ont donné de leur temps à 360° pour manifester leur attachement à une société inclusive et ouverte. Cela mis à part, ses pages sont aussi un excellent tremplin pour les aspirants journalistes. C’était mon cas. Aujourd’hui, rares sont les publications offrant une telle liberté aux professionnels des médias ainsi qu’à des rédactrices et des rédacteurs qui ne le sont pas. C’est drôle de se dire que je suis sorti faire la fête dans un squat et que j’en suis ressorti avec un métier que j’exerce encore. Je pense à ça, le 10 juin à 18h21, en voyant flotter trois ballons argentés 3 – 6 – 0 au-dessus du stand de l’association dans le Village des Fiertés, au parc des Bastions. Je les regarde de loin comme mes souvenirs du temps où je collaborais à 360°. Je bois des verres à la Pride avec Léo qui, à la louche, a le même âge que le magazine. Même si le monde a changé en 25 ans, l’esprit de la fête, lui, reste intact.