Chroniques

L’âgisme queer

Christine Gonzalez RTS
Photo: RTS/Philippe Christin

Par

Animatrice de Question Q sur RTS-La Première

J’ai grandi avec l’idée qu’il serait bien, quitte à être vieille, de ne surtout pas ressembler à une vieille. Parce qu’ielles ne font pas rêver, parce qu’ielles ne sont plus désiré·e·x·s, parce que nos sexualités sont capitalistes et qu’il faut rentabiliser, produire et se comporter en machines.

Je demande à mes amis: «C’est quoi la date de péremption sur Grindr?». Les réponses, en vrac: «30, 35?». «J’ai 33 ans et hier un gars de 26 ans m’a trouvé mignon mais trop vieux.» «Ça dépend des cheveux. Quand tu les perds, tu ramasses.» «À 40 ans, t’es plus rien!».  «Ça fait 5 ans que j’ai 38 ans, c’est plus simple pour baiser.»

En soirée, c’est guère mieux. Ce moment fatidique où il faut faire tomber le haut. Montre-moi ce corps jeune et beau, cache-moi ce bide et ces poils datés. «J’ai 50 ans, je ne vais plus en soirée gay. J’aurais l’impression de devenir ce gars dégueu et libidineux dont je me suis toujours foutu.» Peur d’être le vieux pervers qui offre des verres au comptoir, peur de lire dans le regard des beaux gosses, «merci pour la bière et merci pour tes luttes d’antan mais dégage ton cul fripé».

On fétichise éventuellement le Daddy type à condition qu’il reste musclé, grisonnant mais pas trop bedonnant. La Lesbian Sugar Mama a aussi son petit succès sur les tubes pornos, mais on sent bien que tout cela respire peu le réel, catalogué du côté freaky de la force.

J’ai donc forgé mes désirs dans un âgisme décomplexé et tadadam, voici venu le temps de la déconstruction. C’est plus facile d’empoigner la masse et démolir le mur quand tu sens venir le vent de la discrimination et de l’invisibilisation, j’avoue. Nous héritons de désirs jeunistes, c’est un fait. Mais on peut aussi refuser l’héritage.

_________________
18 janvier 2022   Thèmes: Étiquettes : , , , ,

À lire également