Chroniques

Le potentiel érotique du masque

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Animatrice de Question Q sur RTS-La Première

Samedi matin, mon meilleur ami me traîne dans un magasin à Berne. «Viens, on entre là vite fait, je veux m’acheter un masque en tissu noir satiné, c’est hyper sex.» Sa hâte sonnait comme l’achat d’un jockstrap en latex dans un festival berlinois.

Et voilà comment, en quelques mois sous l’ère Covid-19, notre désir ne tenant plus qu’à un élastique, nous nous sommes mis à érotiser des bouts de tissus lavables à 60°. Ou plutôt ce qu’ils couvrent, cette bouche ô combien sensuelle, ô combien impudique, ô combien interdite.

Une bouche qui embrasse, caresse, lèche, suce. Cette même bouche qui postillonne, devenant en 3-2-1 l’arme fatale du coronavirus. Le danger et l’intimité se déplacent alors peu à peu, soumettant le désir à une équation quasi implacable : qui masque cache, qui cache suggère, qui suggère excite.

La bouche, évacuée de l’espace public, est désormais un nichon que l’on planque dans un soutien-gorge

La bouche, évacuée de l’espace public, est désormais un nichon que l’on planque dans un soutien-gorge. Que reste-t-il alors? Les yeux. Mes yeux dans tes yeux. Un regard à soutenir, avec toute l’audace et l’intensité du monde (si tu sais pas trop comment faire, demande à une pote gouine, elle, elle sait).

Je veux ta bouche, je drague tes yeux. Au fil des mois, de vagues en vagues, notre compréhension du regard de l’autre s’affine. Il y a une année encore, nous faisions à peine la différence entre un regard «passe-moi le sel» et un regard «prends-moi là tout de suite». Maintenant on sait. Enfin… on sait un peu mieux.

Jouons donc avec ce que l’on cache, repensons aux torrides masques vénitiens d’Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, où jamais masque n’eut une telle charge sexuelle. Et en attendant le «monde d’après», celui où tout le monde baise, danse et s’enlace, envisageons le potentiel érotique du masque.

Photo: RTS/Philippe Christin

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