Les masculinités sous la loupe

Aux Etats Unis la première filière universitaire de «men studies» vient de voir le jour sous la direction du sociologue Michael Kimmel. Etre un homme libéré, c’est pas si facile!

Dès la rentrée 2016 l’université de Stony Brook à New York propose à ses étudiants un nouveau cursus sous l’intitulé «Études en masculinités». Une heureuse reconnaissance pour le sociologue américain Michael Kimmel et une belle claque aux masculinistes qui s’opposent aux revendications féministes et s’agrippent à une notion archaïque et figé de l’idéal masculin viril. Dans leur approche de la condition masculine, les men studies sont pro-féministes et refusent qu’un unique système de valeurs s’impose aux hommes car, historiquement, la virilité s’est affirmée par la capacité d’un homme à en dominer d’autres – on remarque au passage que la langue française permet de distinguer masculinité et virilité alors que la distinction n’existe pas pour la féminité. C’est en se détachant des anciennes valeurs que l’homme peut donc surmonter la présumée crise de la masculinité.

Les men studies ont premièrement fait leur apparition en tant que sous-catégorie des women studies, mais l’entrée en vigueur de ce master marque un signe encourageant pour une (r)évolution des hommes qui ne songent pas à rivaliser avec leurs homologues féminines et qui ne s’offusquent pas devant les mutations des rôles sociaux. En investigant l’ensemble des éléments donnés comme devant être le propre de l’homme dans une époque et un contexte social bien précis, ce master décortique le genre masculin et participe à combattre l’homophobie.

Michael Kimmel en 2012, photo  Stephan Roehl/flickr CC.
Michael Kimmel en 2012, photo Stephan Roehl/flickr CC.
Pour Michael Kimmel, 64 ans, les hommes ont constitué l’objet de recherche de toute sa carrière académique. Ses derniers ouvrages: «Angry White Man», qui décrit la frustration d’une tranche de la population américaine, ou encore «l’Encyclopédie culturelle du pénis» (lire ci-dessous). Rencontre avec un chercheur passionné et prolifique.

360° – Quel était le concept à la base de ce nouveau programme d’étude?
Michael Kimmel – L’intitulé de ce master pourrait faire croire à des études qui se définissent en opposition aux women studies, mais il s’agit d’une extension. Les women studies ont réalisé principalement deux choses : elles ont rendu les femmes visibles, en commençant par les artistes et les écrivains, et ainsi elles nous ont ouvert les yeux sur tous les mécanismes, des plus évidents aux plus pernicieux, selon lesquels les critères de genre organisent notre vie sociale. A leur tour, les hommes ne peuvent pas éviter cette réflexion.

– Quelles seraient les motivations des hommes face aux études de genre?
– Quand on commence à comprendre les inégalités de genre, on comprend aussi que les stéréotypes masculins nuisent aux hommes comme aux femmes. Aucun des hommes que je connais ne désire être un Don Draper (le héro macho de la série «Mad Man»), aucun des hommes que je connais ne veut se dédier exclusivement à son travail au détriment de bonnes relations avec leur partenaire ou avec leurs enfants.

– Vous avez collaboré avec Martin Lewine pour la publcation du livre «Gay Macho», quelle est votre position par rapport aux revendications actuelles de la communauté LGBT?
– Nous soutenons l’égalité des genres comme des sexualités. J’ai collaboré avec Lewine il y a 20 ans avec «Gay Macho» qui mettait en évidence comment, à un moment particulier du mouvement gay, les hommes homosexuels voulaient montrer qu’ils étaient de vrais hommes, et non pas des hommes ratés. Et donc, s’ils sont comme les autres hommes, pourquoi n’auraient-ils pas droit aujourd’hui au mariage et à la famille ? Plus qu’une question de genre, c’est un problème de morale, car il n’existe aucune raison qui devrait les en empêcher. Aujourd’hui, ces questions ont une portée politique, mais mon rôle est celui de chercheur et je ne peux qu’essayer de réduire tous les préjudices causés par les orientations sexuelles.

«La plus grande majorité des victimes de violence sont d’autres hommes… » Michael Kimmel

– Comme Virginie Despentes en France, vous pointez du doigt le lien entre masculinité et violence comme un problème majeur.
– La violence fait indéniablement partie de la masculinité, comme chaque homme est confronté avec le potentiel de violence, car il s’agit de la manière dont l’homme se sert pour maintenir le contrôle et le pouvoir. La plus grande majorité des victimes de violence sont d’autres hommes et il me semble que la plupart des actes de violence, que ça soit vers un homme, une femme ou un enfant, est basé sur le genre et correspond à une expression des stéréotypes de genre.

– Du coup, décortiquer les clichés qui oppriment les hommes représenterait une solution pour résoudre ce problème?
– Afin de le traiter, on doit parler de ce que signifie être un homme avec une approche académique et intellectuelle. A travers cette nouvelle filière nous allons aborder également les thématiques de paternité, sexualité, vie de famille, relation au travail qui montrent que les différences parmi les hommes sont beaucoup plus grandes que celles entre hommes et femmes! Si on en parle aujourd’hui, c’est parce que ces causes sont importantes. Je suis même un peu frustré que ces thématiques mettent si longtemps à être à l’ordre du jour.

Le pénis, tout un monde

Un jouet, un objet fétiche, une arme, le pénis est tout à la fois. Habitué à ne jamais appréhender les choses d’un point de vue biologique, Michael Kimmel a invité des experts de toutes les disciplines pour explorer cette richesse sémantique pour une suite bigarrée de textes qui vont de la ceinture de chasteté à l’ autofellation, du glory hole aux castratos en passant par l’ impuissance. On voyage au Bhoutan où les boiseries phalliques décorent l’extérieur des maisons pour chasser les mauvais esprits et on apprend qu’une école de masturbation tantrique existait aux Etats Unis sous le nom de Body Electric School.

Chaque texte étant indépendant des autres, ce tome volumineux peut être feuilleté au hasard et n’a pas encore été traduit en français. Si certaines thématiques sont passées en survol et nous laissent un peu sur notre faim, cette compilation phallique a le mérite d’attiser la curiosité pour continuer la recherche sur les sous-cultures du pénis. Dans l’introduction, Kimmel cite une anecdote sur le président américain Lyndon B. Johnson qui, aux questions des journalistes sur les raisons de sa volonté de poursuivre la guerre au Vietnam, avait osé sortir son pénis et répliquer « voilà pourquoi ». Si cet épisode grotesque date de 1968, il nous ramène au triste constat que virilité exacerbée et pouvoir politique font encore bon ménage de nos jours.

«Cultural Encyclopedia of the Penis», sous la direction de Michael Kimmel, Christine Milrod et Amanda Kennedy, aux éditions AltaMira Press

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