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Chez Moune, l’âme lesbienne de Pigalle

Chez Moune, l’âme lesbienne de Pigalle
Au 54 de la rue Jean-Baptiste Pigalle à Paris, une façade Art Déco et une enseigne «Chez Moune» évoquent un cabaret emblématique du Paris lesbien des années folles. On a remonté le temps et poussé la porte.

J’ai rencontré Johanne Gabriel, ancienne directrice artistique de «Chez Moune» pour la première fois en 2008. Le Pulp venait de fermer et on cherchait de nouveaux endroits safe pour sortir. Un de mes amis passait parfois des disques chez Moune, à Pigalle, et était chaque fois ravi par l’ambiance. J’y suis passée un soir et j’ai compris. Johanne faisait tout pour que chacun·e·x s’y sente bien, en virant les fâcheux et les dragueurs lourds. Elle s’assurait toujours que le club, quoique prisé par des célébrités, ne devienne jamais prétentieux et qu’il garde son âme en restant toujours accueillant pour toutes les meufs bi et lesbiennes. Et cette âme, elle était inscrite dans l’histoire du cabaret. Car, comme en attestait sa façade Art déco et sa décoration très rococo, Chez Moune avait des choses à dire de la vie lesbienne parisienne depuis les années 30.C’est pour découvrir cette histoire que j’ai demandé à Johanne de déballer ses archives.

Madame Moune

Rembobinons le fil. Paris, Pigalle, 1936. La radio passe Mon légionnaire, Vous qui passez sans me voir ou Y’a d’la joie. Moune Carton alias Madame Moune, a la trentaine et un caractère bien trempé. «C’est une femme dure, une femme du Nord», explique Johanne Gabriel. C’est aussi une femme qui aime les femmes et qui ne s’en cache pas. Elle est née à Amiens à l’aube du XXe siècle. On a peu d’images d’elle à cette époque, mais il existe des clichés plus récents qui la montrent en costume d’homme, le cheveu court, portant de grosses bagues et du vernis à ongle et trimballant avec elle un petit teckel noir. «Elle n’était pas très souriante et elle imposait le respect», continue Johanne Gabriel, «mais c’était une bonne vivante qui savait recevoir et qui avait toujours un petit mot gentil pour chacun·e·x».

Ainsi donc dans ce Pigalle des années 30, milieu interlope par excellence où se mêlent les malfrats, les maquereaux, les filles de joie, les artistes, les homosexuel·le·s et les bourgeois·e·x·s venu·e·x·s s’encanailler, Moune ouvre un premier repaire lesbien, «Le Fétiche», rue Fromentin. Puis, elle reprend ce qui s’appelait alors «Le Château Caucasien», un restaurant-spectacle d’inspiration russe pour en faire Chez Moune, au 54 rue Jean-Baptiste Pigalle. «Elle fait alors vraiment bouger les lignes», poursuit Johanne Gabriel. «C’est le premier cabaret-dancing ouvertement lesbien. S’y côtoient les «nanas», des garçonnes portant un tailleur cravate – le pantalon était encore interdit aux femmes, et les «féminines» en robe de soirée. Et puisque l’homosexualité est encore pénalement punie, quelques hommes avaient le droit de rentrer pour sauver les apparences. Mais pour que ces messieurs puissent rentrer Chez Moune, il fallait qu’ils soient célébrités, ou connus de la patronne». Pour autant, les descentes de police ne sont pas rares et Chez Moune dispose alors d’une sortie dérobée permettant de se faire la malle par derrière, notamment lors des «tea dance» exclusivement lesbiens du dimanche après-midi.

Malgré cette semi-clandestinité, les soirées Chez Moune sont classieuses et la scène reçoit les vedettes de la chanson et du cabaret de l’époque lorsque la salle ne se transforme pas en dancing où le tango est roi. Même si Madame Moune a perdu la propriété de son cabaret à la chandelle – elle était une grande joueuse, elle est restée aux manettes toute sa vie durant et jusqu’à sa mort en 1986. «Et même pendant la guerre!», s’amuse Johanne Gabriel, «Les soldats allemands avaient remplacé les portiers habituels…»

Aujourd’hui, dans une rue Jean-Baptiste Pigalle qui a perdu un peu de son âme, subsiste encore la façade de Chez Moune, témoin de ce passé glorieux.