Isabelle Carré. Photo: Ed. Grasset

L’envol d’un père

Avec «Les Rêveurs», Isabelle Carré livre un premier roman sensible d’inspiration autobiographique. elle y évoque la séparation de ses parents, son père ayant décidé de vivre son homosexualité au grand jour.

Le livre s’ouvre sur un rêve. Un cauchemar où une petite fille est abandonnée, en pleine rue, par une mère dont le geste semble irrévocable. Le genre d’image dont on se réveille en sueur, en essayant de rassembler ses esprits pour s’assurer que tout ça n’était pas vrai. Premier roman d’Isabelle Carré, «Les Rêveurs» a cette insécurité pour essence. Ce sentiment diffus et délétère de ne pas savoir si demain sera heureux. De se demander, en enfant apeuré d’entendre ses parents se déchirer, si l’on pourra, un jour, dormir tranquille.

C’est lors de l’avant-première de «L’amour est un crime parfait», adapté d’un de ses livres, qu’Isabelle Carré fait le rencontre de Philippe Djian. S’ouvrant à lui sur son désir d’écrire, il lui propose d’intégrer un de ses ateliers d’écriture, au cours duquel la comédienne, qui veut s’affranchir des histoires des autres pour livrer les siennes, vit un véritable déclic. Trois mois de travail auprès de l’écrivain, et elle devient autonome. Son roman, d’inspiration autobiographique, et qu’elle a tenté d’écrire à de maintes reprises, va alors couler de source.

C’est que le théâtre et le cinéma avaient un peu agi comme un baume à son coeur meurtri d’avoir vu ses rêveurs de parents se cogner un peu trop fort contre un réel pas toujours facile à appréhender. Issue d’une lignée aristocratique, sa mère tombe amoureuse, dans les années soixante, de cet homme né dans une famille de cheminots. Alors enceinte, la mère d’Isabelle Carré, que sa famille exhorte à avorter, se marie avec cet homme extravagant qui adopte l’enfant. C’est le premier des deux frères de l’actrice, avec lesquels elle va former une fratrie ballottée entre deux univers familiaux bien distincts: l’un, pétri de convenances, au château de la grand-mère maternelle. L’autre, populaire, dans un petit jardin où les enfants mangent avec les adultes.

Coming-out du père
Elle est là, la cassure originelle d’Isabelle Carré. Elle provient de l’incompatibilité de cet homme et de cette femme en quête d’eux-mêmes, dont les deux individualités puissamment différentes auront toutefois su se conjuguer un temps. Mais un matin, le père, qui vient de faire son coming-out, est fichu dehors par la mère, ce à quoi les frères et la sœur Carré assistent avec stupeur. Dès lors, son paternel, toujours à la recherche d’un être qu’il n’osait pas devenir, va s’affirmer et prendre son envol.

«La figure du père homo n’existe pas, ni dans la littérature ni dans les films. Que dire des enfants d’homos ? J’ai aussi eu besoin d’écrire ce livre pour faire exister cette figure-là. », a confié Isabelle Carré au magazine «Marie Claire». Pas d’amertume chez celle qui, à quatorze ans, fait une tentative de suicide, éprouvée à l’époque de voir ses parents ignorer son malaise. Pas de préméditation, mais plutôt un lourd spleen adolescent qui la fait craquer, alors qu’elle vient de subir deux échecs: la danse et une amourette qui tourne court. Trop occupés à tirer leur épingle d’un jeu plutôt mal parti, ses parents la laissent donc vivre une expérience en hôpital psychiatrique, où elle apprend sur elle-même et découvre son désir d’être comédienne, en voyant à la télévision un film avec Romy Schneider, son grand modèle.

Quelque chose de ouaté
Le mauvais du début du livre s’éclaircit à mesure que les pages défilent, sans toutefois que le côté dilué du réel ne nous lâche. Il y a quelque chose de ouaté, peut-être même un peu engourdi dans le récit de ces trajectoires contrariées. Les chemins de traverse de la vie, qui feront que sa mère, d’abord secrétaire de direction, deviendra sculptrice, et que son père, designer célèbre qui passe de l’atelier de Pierre Cardin à sa propre griffe, se confondent dans un climat très seventies, fait d’une bohème où Isabelle Carré a trouvé son propre cadre. Brodant à son imagination ces éclats de souvenirs où les larmes se mêlent au bonheur grandissant de pouvoir trouver, à son tour, la bonne voie à suivre, la comédienne réconcilie les contradictions du réel. Prometteur.

«Les Rêveurs» Isabelle Carré. Ed. Grasset.

À lire également