Speedo Summer, mon cul

On nous avait promis un « Speedo Summer » triomphant. Pourtant, sur les plages méditerranéennes comme sur les rives du Léman, le slip moulant reste rare. Et si la longueur des maillots de bain masculins en disait plus qu’il n’y paraît sur l’époque réactionnaire que l’on traverse?
Il paraît que le Speedo fait son grand retour. Enfin, c’est ce qu’annoncent GQ, le New York Times et nos feeds Instagram. Cette saison, les journalistes lifestyle et les designers crient à l’avènement du Speedo Summer: une résurgence du slip de bain moulant dans l’armoire des mecs — même hétéros.
Speedo Summer, mon cul
Mais cet été, après plusieurs escales sur les plages méditerranéennes, je dois être honnête: ce Speedo, je ne l’ai pas beaucoup vu. Hormis quelques Nordiques… et encore, quand iels portaient quelque chose. (À lire aussi: Où tomber le maillot?)
La réalité, c’est que j’étais souvent seul avec mon mini-maillot, entouré de shorts amples et longs, parfois jusqu’aux genoux. Même constat sur les rives du Léman. Bref… où est passé le Speedo Summer qu’on nous avait promis?
Et comme je cogite tout le temps, je me suis demandé si le climat politique, et son bon vieux vent réactionnaire, n’avait pas une incidence sur la longueur du maillot de ces messieurs.
Naissance d’une légende « érotique gay » dans l’après-guerre
Le Speedo voit le jour dans les années 50, et devient populaire lorsque le nageur australien Murray Rose remporte trois médailles d’or aux Jeux olympiques de Melbourne vêtu de son slip moulant.
Mais c’est surtout un scandale retentissant sur les plages australiennes — avec des arrestations de groupes d’hommes pour « exposition indécente » — qui propulse le tiny swimwear sur le devant de la scène internationale. Dès lors, le slip de bain devient un symbole de liberté, d’érotisme et de provocation, adopté avec ferveur par la communauté gay.
Dans les années 60, homosexuels et artistes queer investissent largement le slip de bain pour en faire un cripteur érotique : couleurs déclinées, coupes ultra-échancrées, taille toujours plus basse.
Le maillot cesse d’être neutre. Les gays déconstruisent la pudeur et privilégient l’affirmation et l’exposition du corps masculin. Et tout ça fait son petit bonhomme de chemin les décennies qui suivent…
Flashback: dans les années 90, le Speedo, c’était “hétéro”
Ce décalage m’a ramené à des images bien vivantes, capturées sur pellicule: mon père dans les années 90, en Speedo, bronzé et solide, dans des eaux turquoises, tenant fièrement ses bambins à bout de bras, probablement photographié par ma mère — cliché parfait de la famille nucléaire.
Il ne portait que ça, sans complexe.
Je me souviens, en grandissant, de la gêne que ça provoquait chez moi à la piscine municipale. Parce que c’était ringard dans les années 2010, quand t’es ado avec ton short qui te tombe sous le genou et que ton père se balade en slip kangourou.
Et pourtant, ce daron était tout sauf un homme déconstruit ou queer-friendly. Il était plus proche du mâle alpha: autoritaire, plus hétéro qu’un hétéro, pas très à l’aise avec les émotions.
Mais le Speedo, ça ne l’effrayait pas. C’était normal. C’était ce qu’on portait. Il n’y avait encore rien à déconstruire. C’était l’époque.
Et maintenant? Il en est où, ce Speedo?
Dans la communauté gay, on ne l’a jamais vraiment lâché.
Aujourd’hui, on voit bien les médias et les marques mainstream tenter de le faire re-sortir du ghetto queer à coups de campagnes marketing et de célébrités bien choisies (shout‑out à Walton Goggins et Theo James).
Mais sur le sable, le constat reste le même: le short long règne en maître.
Est-ce l’effet du climat réactionnaire ambiant, de ce retour à l’ordre moral?
Voir un mec en slip de bain, aujourd’hui, c’est presque devenu un acte politique: un doigt d’honneur à celleux qui rêvent de re-enfermer les corps masculins dans des stéréotypes poussiéreux de virilité. En tout cas: Speedo Summer, mon cul, en 2025, c’est avant tout un coup marketing.
Mais la prochaine fois que vous verrez un mec en bermuda XXL, pensez que ce short démesuré n’est peut-être pas qu’une affaire de confort. C’est possiblement le dernier souffle d’un conservatisme textile, un vestige de pudeur imposée…
Et qu’il aura fallu qu’un jour, une poignée d’homosexuels dégainent un tout‑petit maillot, pour qu’on se rende compte qu’on a tous, finalement, envie de respirer un peu.
