Les coulisses du plaisir féminin

Femme-fontaine, point G, orgasme vaginal… Que sait-on vraiment de la sexualité féminine?

Encore aujourd’hui, la sexualité et le plaisir des femmes sont souvent victimes de clichés et d’idées reçues et peuvent nous paraître bien mystérieux. Le contexte androcentré de nos siècles d’Histoire n’a pas aidé à construire une représentation réaliste et positive de la sexualité féminine. Les clichés de la «nymphomane» et de la «fille facile» ont encore la vie dure et il peut encore être délicat d’assumer, quand on est femme, une sexualité affranchie des conventions. Entre la recherche du «point G», bouton magique qui ferait jouir les femmes d’un claquement de doigt et la représentation fantasmatique de la «femme-fontaine» (souvenez-vous de cette scène de jet d’eau dans «American Pie», où le garçon qui prodiguait un cunnilingus en ressort trempé de la tête au pied), il semblerait que la sexualité féminine ait encore beaucoup à nous révéler.

Les connaissances ne manquent pourtant pas, elles ont simplement subi un recul. Dès l’Antiquité, les deux grands médecins Hippocrate et Galien parlaient déjà d’éjaculation féminine et l’orgasme féminin, tout comme le clitoris, étaient valorisés dans les discours et les pratiques. Leur influence a perduré longtemps puisqu’on a cru, et ce jusqu’aux années 1920, qu’une femme devait jouir en même temps que l’homme pour favoriser sa fertilité. Mais la découverte de la fécondation par le combo «spermatozoïde-ovule», au XIXe siècle, a détourné le regard scientifique du plaisir féminin. Quelle influence cela a-t-il eu sur les pratiques? Difficile à savoir. L’histoire sociale des pratiques sexuelles, jusqu’aux grandes enquêtes du XXe siècle, reste en grande partie à faire. Ce qui est certain, c’est que le plaisir clitoridien fut réprimé par les discours protestants contre la masturbation puis par le discours freudien, qui le décrivait comme un plaisir immature. Un exemple entre mille: les traités d’anatomie comptaient jusqu’à 4 pages sur le clitoris au début du XXe siècle, il n’en reste plus que 4 lignes en 1960.

C’est sans doute grâce à cette grande théorie de Freud que l’idée d’un «orgasme vaginal» est né. Si le plaisir clitoridien est immature, c’est que la femme «accomplie» est faite pour jouir de la pénétration (pénienne bien évidemment). Une idée qui, on en conviendra, était bien confortable pour les hommes, qui dans le meilleur des cas pensaient faire profiter leur partenaire du plaisir qu’ils se donnaient.

Le retour du clitoris
En 1973, l’homosexualité sort du DSM (manuel des désordres psychiatriques). Les lesbiennes prônent alors une sexualité féminine clitoridienne ou en tout cas, en dehors du schéma de pénétration péno-vaginale. C’est aussi à cette époque que se développe l’industrie des sex-toys, aujourd’hui en pleine expansion. Sauf chez les gays, le pénis perd peu à peu sa place d’outil incontournable de la panoplie des plaisirs sexuels. Il n’empêche qu’il faut attendre 2017 pour qu’un manuel scolaire français se décide à représenter le clitoris entièrement (voir le schéma). On sait tout du sexe masculin: qu’il soit précisément décrit dans les manuels ou exhibé sous toutes ses formes des tables de collégiens aux murs des toilettes publiques. On sait de mieux en mieux pallier ses dysfonctionnements, la recherche n’a jamais chômé en la matière. Mais le clitoris, quand il est représenté, n’apparaît encore souvent que sous sa forme de capuchon externe de quelques millimètres, représentation tronquée puisqu’on sait aujourd’hui qu’il fait environ 10 cm. Faut-il ajouter qu’il est généralement absent de la pornographie mainstream? Que dans de nombreux pays, on excise encore les petites filles? Visuelle ou réelle, cette élimination n’est pas sans conséquences: un quart des filles de 15 ans ignorent qu’elles possèdent un clitoris et 83% n’ont aucune idée de sa fonction érogène, selon un rapport sur l’éducation sexuelle remis en juin 2016 par le Haut Conseil à l’égalité français. Avec ses milliers de terminaisons nerveuses, il est pourtant celui qui orchestre tous les orgasmes, quelles que soient nos façons de les décrire, du «vaginal» au «clitoridien» en passant par celui déclenché par le point G, ou encore celui qui rendrait les femmes «fontaines».

Au fait, que sait-on aujourd’hui de ce qu’il n’y a pas si longtemps, on considérait comme des «mythes»? La littérature ne manque pas sur le point G, ni sur l’éjaculation féminine. Tout récemment, une équipe de gynécologues a publié un bilan des recherches sur le sujet dans le «Journal de gynécologie obstétrique» (2015). Le point G est un néologisme forgé en 1981 par deux sexologues, Beverly Whipple, qui publie aussi les premières analyses sur le liquide qui parfois suit sa stimulation. Etonnamment ou pas, on parle d’éjaculation féminine, pour décrire cette émission de liquide liée à l’existence des glandes de Skenes que certains ont appelé la «prostate» féminine. Située près de la vessie (d’où une envie d’uriner parfois), la stimulation de cette zone peut provoquer chez toutes les femmes (et non pas seulement chez quelques rares d’entre elles) une éjaculation, qui n’est pas nécessairement orgasmique mais qui survient au moment d’une forte excitation. On ne sait que peu de choses sur les éjaculats féminins, qu’il s’agit de ne pas confondre avec la cyprine, lubrification naturelle du vagin. Les analyses chimiques montrent que l’un est «aqueux, transparent» et contient de l’urée, de la créatine et de l’acide urique, et l’autre «très peu abondant», épais, d’aspect laiteux, contenant beaucoup de PSA. Le premier proviendrait de la vessie, le second de la prostate, sans que l’on puisse déterminer encore ce qui provoque le mécanisme de l’expulsion.

Les récits qui entourent ces émissions vont bon train: les premières propositions Google quand on recherche «femme fontaine» révèlent les peurs et les méconnaissances à ce sujet ; quand certain.es pensent à une maladie, d’autres évoquent la gêne devant un partenaire et plusieurs articles ou vidéos à ce sujet évoquent la possibilité de bloquer le flux plutôt que d’encourager les femmes à connaître cette fonction-là de leur corps. Beaucoup se demandent si ce liquide n’est pas de l’urine. S’il y a effectivement de l’urée dans ce liquide, Ovidie, auteure d’«Osez l’éjaculation féminine», a son mot à dire et une anecdote à partager: régulièrement victime d’infections urinaires, elle a été amenée à prendre un médicament qui rendait son urine bleue. C’est en constatant que son éjaculat restait incolore qu’elle a pu faire la différence entre les deux. Pourtant, les recherches récentes montrent que la vessie des femmes qui éjaculent se vide. Reste à savoir ce que contient la vessie, si elle se remplit au cours de l’excitation, et de quoi elle se remplit exactement, et d’où sort exactement le liquide.

En deux mots, et en l’état de nos connaissances, l’orgasme «vaginal» serait donc dû au clitoris interne (et non au vagin lui-même, qui ne possède pas les 7000 à 8000 terminaisons nerveuses du clitoris), tandis que la stimulation de la zone G/glandes de Skene/prostate féminine, provoque parfois une éjaculation.

Nous sommes encore loin d’avoir toutes les connaissances nécessaires et il est certain que ce sujet mériterait davantage d’études et recherches. La démocratisation des savoirs sexuels et la valorisation de sexualités alternatives (non-hétéronormées) vont dans ce sens. On peut le voir notamment avec la collection de livres «Osez», avec les sex-shop bien moins underground qu’il y a quelques années (certains ressemblent à de vrais centres commerciaux) et le succès des sex-toys, notamment ceux censés stimuler les zones érogènes, clitoris, zone G et j’en passe. Tous les espoirs sont donc permis pour une revalorisation de ces plaisirs, leur découverte parfois, une plus juste représentation et enfin, une sexualité basée sur la découverte de son corps et de celle de son ou sa partenaire.

À lire également